Cinquante centimètres de fiente d’oiseaux marins accumulés sur le sol. Voilà ce qui attendait les trente ouvriers envoyés en juillet 1989 pour transformer une ruine oubliée en plateau de télévision. Le fort a été entièrement débarrassé d’une épaisse couche de guano de 50 centimètres. Un chiffre qui donne le vertige quand on pense qu’aujourd’hui, des millions de téléspectateurs regardent chaque été des candidats crapahuter dans ces mêmes couloirs, sans se douter qu’ils marchent sur un ancien nid géant.
À retenir
- 50 centimètres de guano accumulés sur le sol : la première découverte des ouvriers
- Un fort construit pour la guerre qui n’a jamais servi à défendre l’arsenal de Rochefort
- Un miracle financier et un pari fou : rendre le fort habitable en seulement 8 mois
Un fort de guerre qui n’a jamais servi à la guerre
L’histoire commence mal, et elle continue plutôt mal pendant près de deux siècles. L’idée de construire le fort est née au XVIIe siècle sous Louis XIV et Vauban, mais le projet n’a débuté qu’au début du XIXe siècle sous Bonaparte en 1803, pour s’achever en 1866 sous Napoléon III. Soixante-trois ans de chantier pour un ouvrage censé protéger l’arsenal de Rochefort des attaques anglaises. Le problème ? La construction s’acheva en temps de paix et le fort ne reçut jamais son artillerie, les techniques de guerre ayant évolué, le bastion ne fut jamais utilisé à titre défensif. Un fort construit pour rien, ou presque.
Les habitants de la région ne s’y sont pas trompés : ils l’ont vite surnommé le « fort de l’inutile ». Surnommé « fort de l’inutile » par la population locale lors de sa longue période d’abandon, l’édifice est dorénavant essentiellement connu dans le monde entier grâce au jeu télévisé du même nom. Reconverti un temps en dépôt de torpilles puis en prison, l’endroit finit par tomber dans l’oubli total. Après son achèvement, il connut plusieurs usages et devint d’abord un dépôt de torpilles, puis une prison, avant d’être abandonné après la Première Guerre mondiale. Soixante-seize ans plus tard, en 1989, plus personne n’y avait mis les pieds pour l’entretenir.
Ce que les ouvriers ont découvert en poussant la porte
Sans humains pour les déranger, les oiseaux marins ont pris possession des lieux, colonie après colonie, décennie après décennie. À l’abandon, le fort Boyard n’accueillit bientôt plus que des oiseaux marins porteurs de graines responsables de l’apparition d’une végétation dense et délétère pour les joints des pierres. Résultat : une végétation sauvage s’était infiltrée dans chaque interstice, rongeant peu à peu la maçonnerie du XIXe siècle. Le mélange de sel, de vent et de guano avait fait des ravages, au point que les études le décrivaient comme de lourds dépôts de guano d’oiseaux et une croissance de végétation dans les joints des pierres, qui ont dégradé la maçonnerie.
À l’intérieur, le tableau était tout aussi désolant. Les travaux de réhabilitation ne se font pas attendre. Il faut effacer près de 70 ans d’abandon, de saletés, de matériaux cassés, d’herbes folles, de pierres. Portes disparues, fenêtres arrachées, cellules béantes ouvertes aux quatre vents : le fort ressemblait davantage à une coquille vide qu’à un futur décor télévisé. Il a fallu tout reconstruire depuis le plancher jusqu’aux menuiseries, cellule par cellule. À l’intérieur, les cellules retrouvent les portes et fenêtres. Une grande passerelle en bois est créée pour desservir les cellules du premier étage et faciliter les déplacements.
Petite curiosité au passage : ce même guano tant maudit par les ouvriers aurait paradoxalement contribué à préserver un élément emblématique du fort. Selon plusieurs récits liés à l’histoire du monument, l’escalier iconique de la cour intérieure doit en partie sa conservation à cette couche protectrice laissée par les mouettes pendant des décennies. Une ironie qui n’aurait pas déplu au Père Fouras.
Trente ouvriers, deux hivers, et un pari fou
Le chantier n’a rien eu d’une balade de santé. Trente ouvriers travaillaient à nettoyer et électrifier ce « gigantesque vaisseau de pierre ». Mais la mer, elle, ne fait pas de cadeaux. Dès l’automne, l’accès au chantier devenait quasiment impossible. Au début du mois de novembre, l’hiver arrive et les conditions d’accostage sont devenues trop difficiles, même avec la nouvelle plate-forme. Un arrêt des travaux de rénovation est donc pris, avec une reprise prévue quelques mois plus tard, dès le printemps 1990.
Pour accoster malgré tout, l’équipe a dû innover : l’accès au fort est grandement repensé, puisqu’une plate-forme de type pétrolière est ancrée à 25 mètres du fort, reliée ensuite par une passerelle. Une solution un brin bricolée, mais efficace, qui a permis de tenir les délais serrés imposés par la production. Trois semaines avant le premier tournage, le plus gros restait à faire. En juin 1990, à trois semaines du tournage, le gros œuvre était terminé et les caméras pénétraient dans les emprises du fort avec l’équipe de production. Le père Fouras, maître des clés, était déjà là, veillant sur les différentes cellules où se dérouleraient les épreuves.
Le montage financier, lui, tenait du miracle diplomatique. Alors à l’abandon depuis plus de 70 ans et dans un état de délabrement, le bâtiment est acheté en novembre 1988, puis la production le revend aussitôt au conseil général de la Charente-Maritime pour un franc symbolique, la collectivité locale devant alors prendre à sa charge l’ensemble des travaux de réhabilitation. Un tour de passe-passe qui a sauvé le monument de la ruine tout en offrant à Jacques Antoine son décor de rêve, financé par les contribuables charentais.
Trente-six ans après ce premier chantier, le fort refait pourtant parler de lui pour de mauvaises raisons : fissures, disparition des ouvrages de protection contre la houle, menace d’effondrement. Le Département a lancé un plan de sauvetage à 44 millions d’euros, avec des travaux prévus jusqu’en 2027-2028 pour reconstruire l’éperon et le havre d’accostage disparus depuis des décennies. Comme quoi, même sauvé par la télévision, le « fort de l’inutile » continue de livrer bataille contre son pire ennemi : l’océan Atlantique.
Sources : aquitaineonline.com | liaison-maritime-fouras-aix.com