Trente-huit millimètres. C’est le diamètre exact du trou central des 45 tours pressés aux États-Unis, soit près de cinq fois plus large que celui d’un 33 tours ou d’un 78 tours. La raison n’a rien d’esthétique : RCA a introduit avec le format 45 tours à gros trou les premiers tourne-disques automatiques dédiés, tous équipés de changeurs à chute, utilisant une broche centrale large munie de deux paires de lames qui alternaient pour laisser tomber les disques un par un sur le plateau. Le disque n’était donc pas simplement posé sur un axe : il était littéralement saisi et libéré par le centre, comme une carte tenue entre deux doigts métalliques.
À retenir
- Pourquoi le trou des 45 tours américains était-il cinq fois plus large que celui des autres formats ?
- Comment un mécanisme de précision à deux paires de lames a transformé l’industrie du disque
- Quelle stratégie commerciale cachait vraiment ce « disque en forme de donut » de RCA ?
Un mécanisme conçu pour attraper le disque par le milieu
Retour en 1949. RCA Records commercialise les premiers disques tournant à 45 tours par minute aux États-Unis le 10 janvier 1949 pour relancer et développer le marché des juke-boxes, ce qui explique le gros trou au centre. Mais le détail technique va plus loin qu’une simple compatibilité de spindle. Les disques devaient être pressés avec une épaisseur de trou central précise et un contour exact dans la zone de l’étiquette pour fonctionner correctement sur ces changeurs. Un dixième de millimètre de trop ou de travers, et le mécanisme de lames coinçait, ou pire, faisait tomber deux disques d’un coup sur le plateau.
Ce système avait aussi une conséquence physique visible sur chaque galette : le bord extérieur du disque et l’étiquette étaient légèrement plus épais que le reste, pour que les sillons ne se frottent pas entre eux une fois les disques empilés. Regardez un vieux 45 tours américain à la lumière rasante : ce léger renflement au centre et sur les bords n’est pas un défaut de fabrication, c’est une pièce d’ingénierie pensée pour tenir debout, empilée par dizaines dans le ventre d’un juke-box.
Le projet avait d’ailleurs des allures de thriller industriel. RCA a fait grand cas du caractère top secret du projet, baptisé en interne « Madame X », en distillant juste assez d’informations pour entretenir l’intérêt du public, avant de révéler qu’il s’agissait d’un petit disque à sillons fins tournant à 45 tours, associé à un changeur adapté. Et le calibre du trou n’était pas anodin non plus : selon les premières fuites techniques de l’époque, le trou central mesurait environ 1,5 pouce de diamètre, pour une durée d’écoute maximale de 5 minutes et demie.
RCA contre Columbia : une guerre de formats devenue héritage mécanique
Ce gros trou n’est pas né d’une nécessité acoustique. Il est né d’une bataille commerciale. Columbia venait de lancer le microsillon 33 tours avec un petit trou standard, hérité des 78 tours. RCA, en position de challenger après avoir perdu son leadership d’après-guerre, a choisi la stratégie inverse : en tant que fabricant de matériel aux États-Unis, RCA voulait un système unique pour lire ses nouveaux 45 tours, et ce « disque en forme de donut » les différenciait clairement de la concurrence. le trou géant servait aussi de verrou commercial : impossible de lire un 45 RCA sur un tourne-disque conçu pour les LP de Columbia sans adaptateur.
L’ambition ne s’arrêtait pas à la lecture individuelle. RCA misait sur des « albums » constitués d’une pile de huit 45 tours passés dans un changeur automatique RCA Victor, promettant une seconde seulement entre le relevage de l’aiguille sur un disque et sa dépose sur le suivant, soit jusqu’à 32 minutes d’écoute pour huit disques, 50 % de plus qu’une face de LP Columbia. Le pari a en partie échoué face au succès du 33 tours pour les albums, mais il a verrouillé durablement le format du single.
Un standard qui a façonné les bars américains et perturbé l’Europe
Le choc culturel du gros trou dépasse largement la mécanique de précision. Aux États-Unis, les tourne-disques domestiques RCA reprenaient le même principe que les juke-box : la plupart des platines RCA à usage domestique aux États-Unis disposaient d’une large broche centrale automatique conçue pour empiler les disques, contrairement à l’Europe où les disques étaient souvent équipés d’adaptateurs amovibles « snap out » pour un usage en juke-box, mais vendus avec un petit trou standard identique à celui des LP pour fonctionner sur les platines automatiques domestiques.
En France et au Royaume-Uni, les pressages ont donc emprunté une voie hybride : un petit trou avec une rondelle centrale amovible, l’araignée, qu’on retirait pour jouer le disque sur un juke-box. Un bricolage élégant qui évitait de multiplier les moules de pressage tout en restant compatible avec les rares bornes musicales format américain installées sur le continent. Certains disques allaient même plus loin, avec un centre prédécoupé qu’il suffisait de faire sauter d’un coup sec, une modification irréversible mais redoutablement pratique pour transformer un single « petit trou » en disque prêt pour un changeur 45 tours classique.
Les juke-box eux-mêmes se sont montrés étonnamment tolérants sur les détails, à une exception près. Ces machines ne semblent se soucier que du diamètre du trou central et du diamètre extérieur du disque, restant très indulgentes tant que le trou n’est pas trop petit ou le diamètre trop décalé, ce qui correspond à leur logique de conception industrielle et fiable. Ironie de l’histoire : malgré cette réputation de format « à gros trou », des 45 tours américains ont souvent été pressés avec les petits trous habituellement réservés aux LP, preuve que même RCA n’a jamais totalement figé la règle qu’elle venait pourtant d’inventer.
Sources : flipjuke.fr | heritage-vintage.com