Kaoma écoule des millions de 45 tours à l’été 1989 : la justice vient de trancher à qui appartient vraiment la mélodie de Lambada

Un demi-milliard d’exemplaires vendus dans le monde entier. Voilà le poids réel d’un tube que tout le monde connaît, même ceux qui n’étaient pas nés en 1989. Mais derrière l’accordéon entêtant et les hanches qui ondulent, la Lambada cache l’une des plus belles affaires de plagiat de l’histoire de la musique populaire, un dossier tranché par la justice française qui a fini par redistribuer les cartes de qui a vraiment écrit ce tube.

À retenir

  • Un tube planétaire de 1989 construit sur une mélodie bolivienne de 1981 dont les véritables auteurs ont été totalement niés
  • Les producteurs français ont engagé un procès qui a révélé une opération de plagiat délibérée à grande échelle
  • La justice a tranché de façon retentissante, imposant une sanction financière colossale et réécrivant l’histoire officielle du morceau

Un tube fabriqué de toutes pièces à partir d’une chanson bolivienne

En 1989, deux producteurs français, Olivier Lorsac et Jean Karakos, rapportent d’un voyage au Brésil une chanson qui cartonne dans la région de Porto Seguro, et décident de la lancer en France en remplaçant la flûte de pan par un accordéon, en modifiant les paroles et en accréditant la chanson à un compositeur fictif, « Chico de Oliveira ». Un pseudonyme qui n’en trompe pas beaucoup longtemps : on découvre le 30 août 1989 que Chico de Oliveira est en réalité le pseudonyme d’Olivier Lamotte D’Incamps, alias Olivier Lorsac. Une supercherie assez culottée pour un titre qui va cartonner sur toutes les radios d’Europe.

Le problème, c’est que cette mélodie n’a jamais appartenu à Kaoma. Ce que les producteurs présentaient comme leur création était en réalité Llorando se fue, composée en 1981 par les frères boliviens Gonzalo et Ulises Hermosa pour leur groupe Los Kjarkas, elle-même basée sur une mélodie andine traditionnelle, et légalement enregistrée auprès de l’Institut bolivien de la culture dès 1981. Une trace écrite qui allait devenir la pièce maîtresse du dossier judiciaire.

Entre la version bolivienne originale et le tube planétaire, il y a une étape intermédiaire souvent oubliée. Selon Gonzalo Hermosa, Los Kjarkas avaient basé Llorando se fue sur une petite mélodie andine nostalgique, écrite sur un rythme lent et triste de Saya afro-bolivien. C’est une chanteuse brésilienne, Márcia Ferreira, qui la première en propose une adaptation dansante en portugais sous le titre Chorando se foi, en 1986, avec l’accord des ayants droit. Kaoma, lui, n’a rien demandé à personne. Kaoma n’avait demandé aucune autorisation, ne mentionnait aucun auteur original, et ne reversa rien aux compositeurs boliviens. Un culot qui n’a d’égal que le succès commercial du single.

L’été 1989, un phénomène qui dépasse la musique

Le tube ne se contente pas de tourner en boucle sur les ondes. « Mais tout de suite, ce qui restera comme l’un des phénomènes musicaux, publicitaires et commerciaux de l’année 1989, plus d’un million de disques vendus en un mois », résumait à l’époque un commentateur, tant la déferlante a été rapide. Une marque de soda s’empare du titre pour sa campagne publicitaire, une grande chaîne privée le sponsorise, et voilà La Lambada propulsée bien au-delà du simple statut de tube de l’été. Le titre s’exporte partout dans le monde, avec 15 millions d’exemplaires vendus selon certaines estimations, un chiffre qui varie selon les sources mais qui donne le vertige quel que soit le calcul retenu.

Ce genre de succès à cette échelle, en pleine ère pré-internet, relève presque du miracle logistique : usines de pressage à plein régime, radios qui diffusent le même morceau des dizaines de fois par jour, discothèques qui ne jouent plus que ça pendant des semaines. Une mécanique publicitaire redoutable, mais construite sur du sable.

Le verdict qui change tout : la mélodie appartient aux frères Hermosa

Les auteurs boliviens ne mettent pas longtemps à reconnaître leur œuvre dans ce carton planétaire. Les auteurs boliviens reconnaissent immédiatement leur mélodie dans ce tube et, n’ayant été ni crédités ni rémunérés, engagent alors un procès pour plagiat. En septembre 1990, les frères Hermosa saisissent la justice française, et l’affaire va vite se retourner contre les producteurs français.

Le jugement tombe quelques mois plus tard, sans ambiguïté. En mars 1991, le tribunal leur donne entièrement raison, et les producteurs sont condamnés à reverser les droits indûment perçus, environ 6 millions de francs, soit 1,3 million d’euros. Une somme colossale pour l’époque, à la mesure du pillage. La sanction ne s’arrête pas au volet financier : Olivier Lorsac reçoit un blâme de la SACEM, une sanction rarissime pour la société de gestion des droits d’auteur, preuve que le dossier a marqué les esprits jusque dans les couloirs de l’institution.

Depuis, les crédits ont été réécrits pour refléter la vérité de la création. Aujourd’hui, Lambada est créditée aux frères Hermosa en tant qu’auteurs, ainsi qu’à Alberto Maraví, Márcia Ferreira et José Ari. Une reconnaissance tardive mais définitive, qui rend justice à une chaîne de créateurs andins et brésiliens totalement effacée par le marketing français de l’époque.

Une affaire qui a marqué l’industrie musicale internationale

Ce procès n’est pas un simple fait divers musical. L’affaire met en lumière les zones grises de l’industrie musicale internationale de la fin des années 1980, une période où les frontières entre inspiration, adaptation et pillage pur et simple restaient floues, surtout quand les auteurs originaux vivaient à des milliers de kilomètres des studios parisiens et ignoraient jusqu’à l’existence de ce tube. Difficile d’imaginer aujourd’hui, avec les outils de détection automatique de plagiat sur les plateformes de streaming, qu’une telle opération puisse rester secrète plus de quelques semaines.

L’histoire de la Lambada continue pourtant de fasciner, bien au-delà du seul volet judiciaire. Le titre reste l’un des morceaux les plus repris de l’histoire de la musique populaire, rejoué, samplé et détourné sur toutes les latitudes, des dancefloors sud-américains aux publicités asiatiques. Il y a quelque chose d’assez ironique à voir un tube censé incarner l’authenticité brésilienne dans l’imaginaire collectif européen, alors qu’il est en réalité le fruit d’un montage franco-bolivien réglé comme une opération marketing, jusqu’à ce que la justice vienne remettre les compteurs à zéro.

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