J’ai acheté ma Saturn 299 F en bac d’hypermarché en 1998 juste pour dépanner : le jour où j’ai rouvert le carton, j’ai compris ce que Sega avait liquidé avec

Un carton poussiéreux retrouvé dans une cave, une console qu’on croyait juste bonne à dépanner un Noël sans budget. Et puis la stupeur : ce qui dormait dans ce bac d’hypermarché n’était pas une console ratée qu’on solde par charité, mais le tombeau d’un des catalogues les plus singuliers de l’histoire du jeu vidéo. La Sega Saturn, vendue à prix cassé en 1998, n’était pas un rebut. C’était une liquidation forcée, orchestrée dans l’urgence, d’une machine que Sega n’arrivait plus à défendre face au rouleau compresseur Sony.

À retenir

  • Comment une console avec deux processeurs s’est fait écraser par la PlayStation en quelques années
  • En 1998, Sega réduit les prix de 75 à 5 dollars : une liquidation révélatrice d’une panique commerciale
  • Les jeux « invendables » d’hier valent aujourd’hui des centaines d’euros : quel tournant dans la perception de la Saturn ?

1998, l’année où Sega jette l’éponge

Tout s’accélère au début de cette année-là. Le président de Sega, Isao Okawa, entreprend une restructuration de son entreprise afin de la préparer au lancement de la nouvelle console, la Dreamcast, déjà en développement, et ordonne dès le 8 janvier 1998 à Sega of America d’arrêter la commercialisation de la Saturn sur le sol américain. La suite tient de la braderie pure et simple : les magasins Walmart et Electronics Boutique réduisent le prix de la console à 75 dollars et celui des jeux à seulement cinq dollars. Cinq dollars un jeu. L’équivalent aujourd’hui d’un café et demi.

Le paradoxe, c’est que cette braderie révèle malgré elle la valeur cachée du catalogue. Des jeux comme Nights into Dreams, Panzer Dragoon, Virtua Fighter 2, Tomb Raider, Resident Evil ou encore Duke Nukem 3D sont rapidement en rupture de stock, tandis que les jeux vidéo de sport restent sur les étalages pendant des années. Sega vide ses stocks à perte : malgré le succès de cette liquidation des inventaires, la firme nippone n’en tire aucun bénéfice, les rabais étant trop importants. En France, la fin arrive un peu plus tard dans l’année, avec l’arrêt officiel de la production fixé fin novembre 1998, tandis que les derniers jeux européens, comme Deep Fear, sortent en catimini en septembre. Les derniers titres notables, Riven et le très attendu Panzer Dragoon Saga, paraissent au printemps, juste avant que la fin officielle de la machine ne soit annoncée le 5 novembre suivant.

Pourquoi une console aussi ambitieuse a fini en bac de solde

La Saturn n’était pourtant pas une mauvaise console sur le papier. Elle embarquait deux processeurs quand la concurrence en avait un seul, une architecture pensée pour rivaliser frontalement avec la PlayStation. Le problème, c’est le prix. Lors de sa présentation à l’E3 en mai 1995, Tom Kalinske révèle que le prix de lancement est fixé à 399 dollars, ou 499 dollars avec Virtua Fighter, largement au-dessus de ce que Sony proposait. Résultat, la firme japonaise a proposé sa console à un prix beaucoup trop élevé, et s’est fait écraser par la PlayStation.

La chute est vertigineuse. En 1997, avec l’arrivée de la Nintendo 64 et le triomphe planétaire de Final Fantasy VII sur PlayStation, la part de marché de Sega chute à 12 %, contre 47 % pour Sony et 40 % pour Nintendo. Aux États-Unis, la dégringolade se lit dans les chiffres bruts : entre 1996 et 1997, les ventes passent de 800 000 à 50 000 unités. En Europe, le bilan est tout aussi sévère : entre 1995 et 1998, seul un million d’exemplaires de la console sont écoulés sur le Vieux Continent. Au total, sur toute sa carrière mondiale, la machine ne dépassera jamais les 9,26 millions d’unités vendues, un chiffre ridicule comparé aux plus de 100 millions de PlayStation écoulées à la même époque. On comprend pourquoi les hypermarchés bradaient les stocks restants trois ans après le lancement : personne, chez Sega, n’avait plus intérêt à défendre une machine déjà condamnée.

Ce qui se cachait vraiment dans le carton

C’est là que l’anecdote personnelle devient révélatrice d’un phénomène plus large. Ce qu’on liquidait au rabais en 1998, ce n’était pas un accessoire raté, c’était l’accès à une ludothèque devenue culte aujourd’hui parmi les collectionneurs. La Sega Saturn possède un catalogue de 1 144 jeux vidéo, un chiffre colossal pour une console qu’on présente pourtant comme un échec. Beaucoup de ces titres n’ont jamais quitté le Japon, ce qui explique leur statut mythique en Occident : ses exclusivités japonaises, sa maîtrise du rendu 2D et ses titres devenus cultes, tels que Radiant Silvergun, Burning Rangers ou Guardian Heroes, lui confèrent aujourd’hui un statut d’objet de collection et de console de référence.

Panzer Dragoon Saga, sorti dans l’indifférence générale en pleine agonie commerciale de la console, est aujourd’hui l’un des jeux les plus recherchés et les plus chers du marché de la collection rétro. Nights Into Dreams, Panzer Dragoon Saga, Shining Force III ou Sega Rally Championship parlent encore immédiatement aux passionnés, quand des dizaines d’autres titres plus confidentiels continuent d’être redécouverts. Le paradoxe saute aux yeux : une console vendue à perte, dans l’urgence, contenait en réalité une des ludothèques les plus audacieuses de sa génération, sacrifiée par une stratégie commerciale calamiteuse et non par un manque de créativité.

Ce qui frappe aujourd’hui, c’est l’écart entre le prix de bac d’hypermarché de 1998 et les cotes actuelles sur le marché de la collection, où certains jeux Saturn japonais s’échangent désormais à plusieurs centaines d’euros pièce. La console difficile à programmer qui rebutait les développeurs de l’époque est devenue, avec le recul, le symbole d’une prise de risque créative que peu d’éditeurs osent encore aujourd’hui. Reste une question amusante : combien de cartons similaires dorment encore, oubliés, dans des caves ou des greniers, avec à l’intérieur un bout de cette histoire que Sega a bradée sans en mesurer la valeur ?

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