TF1 a débranché Isidore le perroquet quelques mois après avoir changé de propriétaire : ce que la chaîne a posé à la place à la rentrée 1987

Un lapin, pas un perroquet. Voilà la première précision à apporter : la mascotte qui a disparu des écrans de TF1 à la rentrée 1987 s’appelait bien Isidore, mais c’était une marionnette en forme de lapin, pas un volatile. Présenté par Claude Pierrard avec deux marionnettes en forme de lapins, Isidore et Clémentine, plus tard rejoints par le hérisson Arsinoé, ce duo a bercé les vacances scolaires de toute une génération pendant sept ans. Et son départ coïncide, presque au jour près, avec l’un des séismes les plus violents de l’histoire de la télévision française : la privatisation de la Une.

À retenir

  • Isidore était en réalité un lapin, pas un perroquet, et animait Croque-Vacances depuis 1980
  • Le départ coïncide avec l’arrivée inattendue d’une star qui impose une révolution éditoriale
  • Une machine médiatique colossale prend la place avec plus de 1000 heures d’antenne annuelles

Croque-Vacances, la victime collatérale d’un rachat

Croque-vacances est une émission française pour la jeunesse diffusée entre le 11 février 1980 et le 5 septembre 1987. Le concept est simple mais redoutablement efficace pour l’époque : dessins animés, séries, rubriques bricolage et jardinage, le tout encadré par un animateur sérieux et deux lapins facétieux. Réalisé par Gérard Boulouys, le rendez-vous mêlait dessins animés, séries, reportages, variétés et rubriques bricolage ou cuisine. L’émission a même vu passer une future star planétaire puisque c’est dans cette émission que Céline Dion a fait sa première apparition télévisuelle française, le 20 août 1982.

Sept ans de bons et loyaux services, donc. Mais début 1987, le vent tourne. Le gouvernement de l’époque a voté la privatisation de TF1 dès l’été 1986, et le processus s’accélère au printemps suivant. Le 16 avril 1987, Francis Bouygues remettait un chèque de 3 milliards de francs au ministre des finances Édouard Balladur, rendant la privatisation de TF1 effective. Le géant du BTP l’emporte face à des concurrents autrement plus attendus dans le paysage médiatique : Bouygues l’avait emporté de haute lutte sur Jean-Luc Lagardère, au terme d’une audition réalisée le 3 avril 1987 devant la Commission Nationale de la Communication et des Libertés. Du jour au lendemain, la doyenne des chaînes publiques françaises change de camp.

Le vrai coupable : l’arrivée de Dorothée, pas Bouygues

Contrairement à une idée reçue, ce n’est pas directement le rachat par Bouygues qui a signé l’arrêt de mort de Croque-Vacances. Le déclencheur porte un nom bien précis : Dorothée. En mai 1987, Dorothée quitte Récré A2 pour TF1 afin de présenter le Club Dorothée dès le 2 septembre 1987. Une aubaine pour la nouvelle direction de la chaîne, qui cherche à s’offrir la locomotive la plus populaire de la télévision jeunesse pour incarner sa mue commerciale.

Le hic, c’est que la nouvelle animatrice-vedette prend aussi la tête de l’unité jeunesse, et impose ses conditions. Claude Pierrard, l’homme qui prêtait sa voix et son quotidien à Isidore depuis 1980, ne l’entend pas de cette oreille. Il animera l’émission jusqu’au 5 septembre 1987, après la privatisation de TF1, et quitte la chaîne à cause d’un désaccord avec la nouvelle politique éditoriale, notamment l’obligation de passer chaque jour une chanson de Dorothée ou du label d’AB Productions. Isidore n’a pas été débranché pour des raisons d’audience, mais parce que son créateur a refusé de se plier aux nouvelles règles du jeu imposées par la star montante de la chaîne privatisée.

Le calendrier est cruel pour Croque-Vacances. L’émission s’arrête le samedi 5 septembre 1987 pour laisser place au Club Dorothée, présentée par Claude Pierrard qui accueille dès le 26 août 1987 Dorothée et Jacky sur son propre plateau, dans une sorte de passation de témoin en direct qui a des allures d’adieu. Quelques mois seulement séparent le rachat officiel par Bouygues de la disparition définitive des deux lapins.

Ce qui a pris la place : une machine de guerre nommée Club Dorothée

À la rentrée 1987, TF1 ne se contente pas de remplacer un programme par un autre : la chaîne change de dimension. Le Club Dorothée est diffusé du 2 septembre 1987 au 30 août 1997, présenté par Dorothée, Jacky, Ariane Carletti, François Corbier, Patrick Simpson-Jones et Éric Galliano. Le format explose littéralement les compteurs horaires : au plus fort de sa notoriété, le Club Dorothée représentera plus de 1000 heures d’antenne par an, un volume que Croque-Vacances, cantonné aux périodes de vacances scolaires, n’aurait jamais pu approcher.

La recette fonctionne sur un principe inverse à celui de Claude Pierrard : moins de pédagogie artisanale, plus de paillettes, de séries japonaises et de produits dérivés. Pour accompagner sa privatisation, TF1 débauche celle qui cartonne depuis presque dix ans avec Récré A2 et lui offre une grande émission. De plus, la direction de l’unité jeunesse de la chaîne. Un choix qui traduit à lui seul la nouvelle philosophie de TF1 sous pavillon Bouygues : miser sur des visages ultra-populaires plutôt que sur des concepts installés, quitte à sacrifier des rendez-vous qui avaient mis des années à trouver leur public.

Quant à Claude Pierrard, il ne disparaît pas totalement du paysage : il quitte TF1 pour rejoindre Antenne 2 dès décembre 1987 pour un Récré A2 spécial Téléthon, puis anime Bonjour les baskets à la rentrée 1988 avant de retrouver son concept avec Croque Matin dès janvier 1989. Une revanche discrète, sur la chaîne d’en face, loin des paillettes du Club Dorothée mais fidèle à l’esprit artisanal qui avait fait le charme d’Isidore et Clémentine pendant sept saisons.

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