« J’ai reconnu le personnage, mais pas son nom » : pourquoi Wolverine s’appelait Serval dans les Strange vendus en France

Un mustélidé du Grand Nord canadien transformé en félin africain sur le papier glacé français : voilà, en une phrase, toute l’histoire du nom de Wolverine dans les comics vendus en France pendant près de vingt-cinq ans. De la fin des années 1970 aux années 1990, le personnage était traduit en Serval dans les épisodes publiés par les éditions Lug, alors que « glouton » aurait été la traduction correcte de « wolverine ». Un choix qui a construit toute une génération de lecteurs, au point que beaucoup d’entre eux découvrent seulement aujourd’hui, film après film, que leur Serval d’enfance et le Wolverine de Hugh Jackman ne font qu’un.

À retenir

  • Un félin africain pour désigner un mustélidé nord-américain : comment un éditeur français a décidé du sort d’un super-héros
  • Le mot « glouton » était trop embarrassant, mais pourquoi avoir choisi un animal qui n’existe que sur un autre continent ?
  • Une simple question de droits d’auteur a mis fin à près de 25 ans de confusion identitaire

Glouton, un nom qui sentait mauvais

Techniquement, les traducteurs ne se sont pas trompés : wolverine désigne bien le glouton, ce mustélidé solitaire des forêts boréales. Le problème, c’est que ce mot a un tout autre sens en français courant. Le terme « glouton » désigne aussi, dans la langue de tous les jours, un individu gourmand, pas franchement l’image qu’on veut donner à un mutant aux griffes rétractiles censé terroriser ses adversaires. Difficile d’imaginer un super-héros charismatique affublé d’un nom qui évoque surtout la gourmandise ou l’appétit d’ogre.

Certains éditeurs ont pourtant tenté le coup. En 1980, Arédit publia dans Hulk 11 la première histoire où apparut Wolverine, et dans cette traduction, le personnage est appelé Glouton. Un choix littéral, fidèle à la version originale, mais qui n’a jamais vraiment collé à l’image du personnage. Le traducteur Edmond Tourriol, qui a longtemps travaillé sur les comics en France, résume bien le problème avec cette formule savoureuse : « Quand j’ai commencé à lire des comics, Serval, il s’appelait Serval. Wolverine, c’est un prénom de fille. » Vu comme ça, le choix des traducteurs de Lug paraît presque logique.

Serval, la solution qui n’a aucun sens zoologique

Les X-Men arrivèrent en France en 1970 dans le numéro 1 de Strange, publié par l’éditeur Lug, qui avait déjà rebaptisé Iceman en Iceberg et Marvel Girl en Strange Girl, un possible clin d’œil au titre du magazine. Wolverine, lui, met un peu plus de temps à débarquer dans les kiosques français. Le personnage apparaît en France pour la première fois dans Spécial Strange 6 de décembre 1976, sans que son nom soit mentionné, avant de recevoir son patronyme le mois suivant : Serval, en référence à un félin africain, alors que wolverine désigne en anglais un mustélidé nord-américain.

Le problème, c’est que cette traduction n’a strictement aucun sens biologique. Le serval est un chat sauvage élancé d’Afrique subsaharienne, aux longues pattes et aux oreilles pointues. Rien à voir avec le glouton nord-américain, robuste et trapu, que Wolverine est censé incarner. Cet animal est un membre de la famille des félidés, sans aucun rapport avec l’animal de départ. Mais visiblement, personne chez Lug ne s’est trop formalisé de cette incohérence zoologique : le nom sonnait bien, il évoquait la férocité féline, et c’est tout ce qui comptait pour vendre du comics en kiosque. Lug récidivera d’ailleurs avec une autre traduction fantaisiste, en rebaptisant Félina un personnage mutant féminin capable de se transformer en loup, comme le rapporte l’historien de la bande dessinée sur ActuaBD.

Le nom Serval a ensuite traversé les décennies sans encombre. En 1989, l’éditeur Semic sort un magazine qui adapte les comics Wolverine sous le titre Serval, et quand la série animée X-Men de 1992 arrive en France dans la première moitié des années 1990, le personnage est toujours appelé Serval. Toute une génération de fans, biberonnée aux Strange et aux dessins animés du mercredi après-midi, a ainsi grandi en croyant dur comme fer que ce héros griffu s’appelait Serval, sans jamais faire le lien avec le Wolverine des comics américains ou, plus tard, du grand écran.

La fin de Serval, une histoire de droits commerciaux

Le retour au nom original ne doit rien à un sursaut de rigueur linguistique. C’est une simple affaire de propriété intellectuelle qui a mis fin à l’ère Serval. Quand l’éditeur danois Semic, qui avait racheté les propriétés de Lug, perdit les licences Marvel au profit de Panini à la fin des années 1990, Serval retrouva partout son nom original de Wolverine, le nom Serval appartenant en effet à l’éditeur scandinave. Panini n’avait tout simplement pas le droit d’utiliser ce nom, propriété de Semic, et a dû revenir au Wolverine original pour continuer à publier ses comics.

La transition s’est faite en douceur, sur plusieurs mois. En février 1997, Panini garde le magazine sur Wolverine et sa numérotation, mais le titre change : Wolverine passe en grand et Serval en petit sur la couverture, jusqu’au numéro 46 de juin 1997, où le nom Serval disparaît définitivement de la couverture. Une note vendue chez les revendeurs de comics anciens confirme cette bascule précise : la série qui avait débuté chez Semic était appelée Serval jusqu’au numéro 43, et ce n’est qu’à partir du numéro 44 qu’elle se nommera Wolverine jusqu’au numéro 209.

Ce détail éditorial explique pourquoi tant de lecteurs français d’un certain âge racontent la même anecdote : avoir suivi les aventures de Serval pendant des années avant de réaliser, souvent grâce au premier film X-Men sorti en salles en 2000, qu’il s’agissait du même personnage que le Wolverine incarné par Hugh Jackman. Un flou entretenu pendant près de trois décennies par des questions de traduction et de droits commerciaux, bien plus que par un quelconque choix artistique. Aujourd’hui, les rééditions et intégrales publiées par Panini respectent scrupuleusement les noms originaux, mais il suffit de fouiller dans une brocante ou une boîte à BD pour retomber sur un vieux Strange où Serval, toutes griffes dehors, n’a jamais entendu parler d’un certain Wolverine.

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