Décembre 1996. Dorothée grimpe une dernière fois sur la scène de Bercy, drapée dans un habit rouge de Madame Loyal, entourée de jongleurs et de cracheurs de feu. Seize représentations en douze jours, vendues intégralement aux comités d’entreprise, sans une seule place ouverte au grand public. Personne ne le sait encore, mais c’est le chant du cygne d’une icône télévisuelle qui, moins d’un an plus tard, disparaîtra brutalement du petit écran.
À retenir
- Pourquoi TF1 a-t-elle arrêté son programme jeunesse le plus regardé de France ?
- Qu’y avait-il derrière le dernier spectacle de Dorothée à Bercy en décembre 1996 ?
- Comment une émission dominante a-t-elle disparu du jour au lendemain malgré son succès ?
Un cinquième Bercy pensé comme un adieu
Bercy 96 est un spectacle de la chanteuse et animatrice Dorothée, cinquième passage dans la plus grande salle d’Europe, deux ans après Bercy 94, sans billetterie ouverte au grand public, les représentations étant toutes vendues à l’avance à des comités d’entreprises. Une configuration presque paradoxale pour celle qui avait bâti sa légende sur des salles combles et des enfants en délire dans les gradins. Du 4 au 15 décembre 1996, Dorothée remplit encore une fois, ou plutôt seize fois, la salle de Bercy, mais seul un public composé par les comités d’entreprises a la chance de découvrir ce spectacle.
Le thème choisi tranche avec les précédents shows. Le spectacle contient majoritairement les titres de l’album La Honte de la famille ainsi que deux medleys des plus grands succès de la chanteuse, avec un thème général baptisé « Dorothée Magique » autour du cirque, une mise en scène comprenant une piste au milieu de la salle, des jongleurs, des cracheurs de feu et quatorze danseurs, un style en rupture totale avec les précédents concerts de l’artiste. La performance technique impressionne aussi les équipes de tournage : le spectacle est commercialisé en VHS en février 1997, réalisé par Pat Le Guen, et du fait de la configuration très particulière de la scène, une steadicam pilotée par Thomas Le Guen est utilisée pour suivre Dorothée en mouvement, le concert ayant été filmé cinq fois pour les besoins de la VHS. Du jamais-vu pour elle.
Ce Bercy s’inscrit dans une série record. Entre 1990 et 1996, la chanteuse avait rempli à 58 reprises le Palais Omnisports de Paris-Bercy, personne n’ayant d’ailleurs réussi à égaler ou dépasser ce chiffre depuis. Un record féminin absolu dans cette salle où défilent depuis les plus grands noms de la musique. Mais derrière les paillettes du cirque, quelque chose s’achève déjà : cette série marque la dernière série de concerts privés à Bercy avant que Dorothée n’abandonne sa carrière de chanteuse.
Une audience record, un couperet inattendu
Le paradoxe est saisissant. Pendant que Dorothée triomphait encore à Bercy, son émission phare cartonnait toujours à l’antenne. Le Club Dorothée, dans lequel on retrouvait Jacky, Ariane, Corbier et Patrick Simpson-Jones, rencontrait un succès phénoménal, réalisant jusqu’à 60% de part d’audience et étant en moyenne regardée par 55% des 4-14 ans durant ses années de diffusion. Des chiffres qu’aucune émission jeunesse française n’a retrouvés depuis.
Et pourtant, le couperet tombe. Courant mars 1997, malgré une audience toujours en tête, son non-renouvellement par TF1 est publiquement annoncé dans la presse télé, et l’émission prend fin à la date effective du 31 août 1997. La dernière émission sera diffusée le 29 août 1997. Dix ans jour pour jour après son lancement, presque : le Club Dorothée, aimé du jeune public, avait été diffusé sur TF1 du 2 septembre 1987 au 30 août 1997, produit par AB Productions.
Le contrecoup humain est immédiat. « Ça a été un drame, on employait plus de 1.000 personnes », se souvenait auprès de l’AFP en 2022 le producteur Jean-Luc Azoulay. Un chiffre qui donne le vertige : plus d’un millier de salariés dont l’avenir dépendait d’une décision prise en quelques semaines. Et le détail le plus troublant reste personnel : c’est quelques heures après avoir bouclé la dernière émission que Dorothée apprendra le décès de sa mère.
Guerre des satellites ou fin de cycle assumée ?
Pourquoi arrêter un programme qui cartonne encore ? Deux thèses s’affrontent depuis vingt-cinq ans. Pour le producteur historique, la réponse tient en un mot : la concurrence. Selon lui, la fin du Club Do n’était pas liée à une érosion des audiences mais plutôt à AB Sat, qu’il venait de lancer, le PDG de TF1 de l’époque, Patrick Le Lay, entendant plutôt riposter à la création de ce bouquet par satellite, concurrent de TPS, co-détenu par TF1. Azoulay se souvient d’un ultimatum sans détour : « Ils ont voulu nous tuer », affirmait celui qui a aussi produit Hélène et les garçons et Les filles d’à côté, expliquant que Le Lay considérait AB comme un concurrent et aurait déclaré vouloir arrêter toutes ses émissions.
La direction de TF1 défend une version bien plus policée. Selon Étienne Mougeotte, il faut savoir arrêter un programme à succès en fin de cycle, et le lancement d’AB Sat en 1995 n’aurait rien changé à la décision. Une explication qui laisse sceptique : difficile de croire qu’une chaîne sacrifie de gaieté de cœur 55% de part de marché chez les enfants sans arrière-pensée stratégique.
À cela s’ajoute une polémique bien réelle, alimentée depuis des années par les associations familiales. Malgré son succès, l’émission a vivement été critiquée par certaines associations et personnalités politiques, Familles de France et Ségolène Royal en tête, pour la diffusion de dessins animés jugés trop violents pour la jeunesse. Corbier, l’un des animateurs historiques, a toujours minimisé ce facteur : il précise que le Club Dorothée s’est tout simplement arrêté par non-renouvellement de contrat en 1997 et dément la rumeur selon laquelle Ségolène Royal en serait la cause.
Reste un héritage impossible à effacer. Symbole de toute une génération, l’émission avait fait découvrir à la France de nombreux animes aujourd’hui emblématiques comme Dragon Ball, Les Chevaliers du Zodiaque, Sailor Moon ou Nicky Larson. Trente ans plus tard, ces dessins animés cartonnent en rediffusion, en Blu-ray collector, en produits dérivés hors de prix sur les sites d’enchères. Une revanche posthume pour une émission jugée trop violente à l’époque, devenue depuis un pan entier de la culture pop française.
Sources : fr.news.yahoo.com | ozap.com