Des cartons par dizaines de milliers débarquent dans les écoles françaises à l’été 1985. À l’intérieur : un boîtier gris et rouge, quelques câbles, et la promesse un peu folle de faire entrer la France dans l’ère numérique en quelques semaines. Le plan Informatique Pour Tous (IPT) tient sa promesse en volume, mais ce que les instituteurs découvrent dans les cartons révèle surtout l’improvisation d’un pari industriel et politique hors normes.
À retenir
- Qu’y avait-il vraiment dans les cartons du plan IPT lancé en urgence par Fabius en 1985 ?
- Le Nanoréseau Thomson était-il vraiment aussi révolutionnaire que présenté aux écoles ?
- Pourquoi 110 000 enseignants ont-ils dû apprendre l’informatique en quelques semaines ?
Un plan annoncé un vendredi, à tenir pour la rentrée
Tout commence le 25 janvier 1985, lors d’une conférence de presse restée dans les mémoires du secteur. Le plan IPT a été présenté à la presse, le 25 janvier 1985, par Laurent Fabius, Premier ministre de l’époque, et visait à mettre en place, dès la rentrée de septembre, plus de 120 000 machines dans 50 000 établissements scolaires et à assurer la formation, à la même échéance, de 110 000 enseignants. Sept mois. C’est le délai accordé pour équiper un pays entier, des écoles de campagne aux lycées de centre-ville.
La facture est à la hauteur de l’ambition. Son coût était évalué à 1,8 milliard de francs, dont 1,5 milliard pour le matériel. Le calendrier n’a rien d’anodin non plus : à un an des élections législatives, le gouvernement socialiste veut marquer les esprits. Le choix industriel, lui, est tout aussi politique. La sélection des partenaires industriels avait été confiée à Gilbert Trigano, cofondateur du Club Méditerranée, qui a retenu des sociétés françaises comme Exelvision, Léanord, SMT Goupil, Thomson, Bull. Thomson, entreprise récemment nationalisée, décroche la part du lion du marché. Un détail qui aurait pu changer l’histoire : l’initiateur du plan, Jean-Jacques Servan-Schreiber, avait marqué sa préférence pour les Apple II et le Macintosh, et Steve Jobs aurait même proposé d’installer une unité de fabrication en France. Mais préserver un fleuron national fraîchement nationalisé pesait davantage dans la balance.
Ce que contenaient vraiment les cartons
Ouvrez un carton typique de 1985 et vous tombez sur un Thomson MO5, machine compacte vendue à l’origine 2400 francs à sa sortie en 1984. Avec ses 48 Ko de RAM, sa palette de 16 couleurs, son BASIC intégré et son stylet optique, il représente l’ordinateur scolaire par définition pour toute une génération. Dans les salles plus avancées, notamment au collège, on trouve plutôt le TO7/70, réputé plus robuste et adapté à un usage pédagogique poussé.
Mais la vraie surprise, ce n’est pas la machine elle-même. C’est le câble qui l’accompagne. Le vrai tour de force technique du plan IPT n’est pas l’ordinateur lui-même, mais le Nanoréseau, une architecture réseau local développée spécifiquement par Thomson pour relier les postes entre eux dans une salle de classe. Concrètement, un poste maître pilote toute une rangée de « nano-machines ». Ce réseau informatique de taille modeste (jusqu’à 32 postes, à 500 kbit/s) comprenait des nano-machines Thomson et un serveur compatible PC, le plus souvent un Bull Micral 30. Dans les cartons, il n’y avait pas que des ordinateurs individuels, mais tout un système de classe pensé pour distribuer les exercices sans disquette à faire circuler entre les élèves.
Le serveur, lui, embarque un équipement qui semble luxueux pour l’époque. Le PC était muni de deux lecteurs de disquettes 5¼ pouces, l’un servait au système d’exploitation MS-DOS version 2.11, l’autre aux données pour les Thomson, et donnait également accès à une imprimante partagée. Une prouesse logistique pour l’époque, quand on sait que l’immense majorité des familles françaises n’a jamais vu tourner un système d’exploitation. Le stylet optique complète le tableau : une curiosité technique qui n’a pas été reprise par les principaux ordinateurs personnels, contrairement à la souris popularisée plus tard par Macintosh puis les PC.
La formation express des instituteurs, le vrai talon d’Achille
Livrer des machines, c’est une chose. Apprendre à s’en servir en quelques semaines à des enseignants qui n’ont parfois jamais touché un clavier, c’en est une autre. Dans certaines académies, l’urgence tourne au sprint logistique. Des rectorats organisent des sessions de formation en urgence pour les instituteurs et les professeurs, avec des stages de quinze jours dispensés dans des centres régionaux.
Le problème, c’est que ces stages sont bien trop courts pour transformer un professeur des écoles en informaticien. Ce plan a fait l’objet de critiques concernant le manque de formation des enseignants (seulement 50 heures), et le choix de mettre l’accent sur l’enseignement de la programmation au détriment de l’utilisation de progiciels. Un témoignage recueilli des décennies plus tard résume bien l’ironie du nom du plan : « ce sont les fameux Thomson du plan informatique pour tous », ironise un témoin, avant d’ajouter que si l’on n’apprenait pas le BASIC, on ne pouvait rien faire avec ces machines-là. Pour tous, en théorie. Réservé à ceux qui maîtrisaient un langage de programmation, en pratique.
Un pari qui tourne court dès la fin de la décennie
Le plan tient sa promesse chiffrée à la rentrée 1985, mais l’histoire industrielle rattrape vite les salles de classe. En 1989, Thomson annonce sa décision d’abandonner la micro-informatique, laissant dans les placards des écoles françaises des pièces de musée poussiéreuses. Le bilan officiel est sans appel : le plan est considéré comme un échec par l’inspection générale et a été abandonné en 1989.
Les communes héritent alors d’un problème concret. Les établissements qui souhaitent continuer à enseigner l’informatique font face à l’obsolescence du matériel, et à la suite du début de la décentralisation en France, le coût devait être supporté par les collectivités. Un document administratif de l’époque confirme ce transfert de charge : à compter d’avril 1989, le transfert de propriété aux collectivités se fera à titre gratuit, l’État étant alors subrogé dans ses obligations concernant les frais de maintenance par les collectivités concernées. les mairies héritent de machines déjà dépassées, sans le budget pour les remplacer.
Reste un paradoxe savoureux pour quiconque a grandi avec un MO5 sous le bras : certains modèles ont même été livrés dans des versions spéciales, comme le MO5 édition Michel Platini fourni dans son propre sac de sport. Un gadget marketing qui en dit long sur l’époque : on vendait alors l’informatique scolaire un peu comme un ballon de foot, avec le sourire d’un champion collé sur la boîte, sans toujours se soucier de ce qu’il y avait vraiment à l’intérieur du carton.
Sources : franceinfo.fr | persee.fr