Les téléviseurs 4/3 étaient encore majoritaires dans les foyers français en 2006 : ce que le 16/9 de Canal+ effaçait de l’écran ne se devine qu’en regardant les ailes

16,9 %. C’est le taux de foyers français équipés d’un téléviseur 16/9 fin 2005, contre 14,9 % un an plus tôt, selon l’étude L’Année de la TV 2005 publiée par Médiamétrie. Traduction sans détour : en 2006, plus de huit foyers sur dix regardaient encore la télévision sur un écran carré, ce format 4/3 hérité des années 1950. Et pourtant, cette même année-là, Canal+ diffusait déjà une partie croissante de ses programmes en 16/9. Le grand écart entre le matériel des Français et les ambitions des diffuseurs allait produire, pendant plusieurs années, un curieux phénomène optique que peu de téléspectateurs ont su identifier sur le moment.

À retenir

  • Un décalage technologique majeur : 80% des foyers français en 4/3 face à la diffusion naissante du 16/9
  • Les « ailes » perdues : comment des portions d’image disparaissaient sans que personne ne le remarque vraiment
  • Le format 14/9 et autres contorsions : les solutions bancales d’une industrie prise entre deux mondes

Un mur d’images qui ne rentrait plus dans le cadre

Le problème tient à une équation simple. Un écran 4/3 affiche une image dont la largeur fait 1,33 fois la hauteur. Un écran 16/9, lui, est nettement plus large : 1,78 fois la hauteur. Quand une chaîne comme Canal+ tourne et diffuse en 16/9 mais que le téléspectateur possède un poste 4/3, quelqu’un doit décider quoi faire de ce surplus de largeur. Deux solutions existaient à l’époque, et aucune n’était vraiment satisfaisante.

La première consistait à conserver l’intégralité de l’image en réduisant sa hauteur, ce qui donnait deux bandes noires horizontales, une en haut et une en bas de l’écran : c’est le fameux letterbox. La seconde, souvent privilégiée pour « remplir » l’écran et éviter ces bandes jugées inesthétiques par les constructeurs comme par les diffuseurs, consistait à recadrer l’image en ne conservant que sa partie centrale, quitte à sacrifier les extrémités gauche et droite du plan. Ce recadrage revenait, de fait, à effacer purement et simplement les bords de l’image d’origine, ceux que les monteurs appellent parfois les « ailes » du cadrage : un bras qui dépasse, un second personnage en amorce, un décor qui donnait sa profondeur au plan.

Le 14/9, ce compromis bancal né de la cohabitation forcée

Face à cette impasse, l’industrie a inventé un format intermédiaire, le 14/9. Le 14/9 est un format utilisé par certaines chaînes de télévision, servant initialement de format intermédiaire lors de la diffusion de programmes en 16/9, pour minimiser la gêne pour les possesseurs d’écrans classiques 4/3. Concrètement, l’image se retrouvait encadrée par une fine bande noire en haut et en bas, un compromis entre le tout-16/9 et le 4/3 traditionnel. Depuis le passage progressif des chaînes de télévision au format 16/9 entre 2006 et 2010, le 14/9 est parfois utilisé pour diffuser des anciennes séries, films, spectacles ou émissions tournées en 4/3, l’image y étant généralement moins amputée sur les bords que dans un recadrage complet.

Sur le plan technique, le phénomène inverse existait aussi, et il est resté bien plus familier au grand public. Sans anamorphose ni recadrage, les émissions et programmes réalisés au format 4/3 engendrent sur un téléviseur 16/9 deux bandes latérales et verticales noires, appelées format pillarbox, en référence aux boîtes aux lettres britanniques. C’est exactement ce que voyaient, quelques années plus tard, les premiers acheteurs d’écrans plats lorsqu’ils regardaient une rediffusion d’un programme ancien : deux colonnes noires encadrant sagement une image devenue soudain minuscule au centre de leur grand écran flambant neuf.

Pourquoi personne (ou presque) ne s’en rendait compte

Le plus troublant dans cette histoire, c’est que la majorité des téléspectateurs de 2006 n’a jamais soupçonné qu’une partie de l’image leur échappait. Ces bandes noires étaient la plupart du temps invisibles sur les écrans cathodiques à cause de l’overscan que la plupart des constructeurs utilisaient, une technique qui consistait à légèrement agrandir l’image affichée pour masquer les imperfections de bord du tube cathodique. Résultat : le recadrage passait totalement inaperçu, sauf pour l’œil averti qui remarquait qu’un logo de chaîne semblait parfois curieusement tronqué, ou qu’un cadrage de plateau paraissait plus serré qu’à l’accoutumée.

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si les forums de l’époque regorgeaient de discussions sur ce sujet. Sur les débuts de la diffusion par ADSL, des utilisateurs s’agaçaient déjà de voir des programmes 16/9 avec quatre bandes sur les côtés, preuve que la cohabitation entre les deux formats donnait lieu à des réglages hasardeux, changeant parfois d’une chaîne à l’autre sur un même décodeur.

La bascule complète a pris du temps. Certaines chaînes historiques du service public ont ouvert la voie très tôt, mais d’autres antennes, y compris sur la TNT naissante, sont restées en 4/3 plusieurs années après leur lancement en 2005. À titre d’exemple, France 4 n’a diffusé l’ensemble de ses programmes uniquement au format 16/9, sur tout son réseau, qu’à partir de juillet, après France 2 et France 5 qui furent les deux premières chaînes du groupe à basculer. Canal+, en position de pionnier depuis son lancement en 1984 et habituée à investir dans le cinéma et le sport, avait toutes les raisons techniques et éditoriales de pousser le 16/9 plus vite que la moyenne, quitte à imposer ce recadrage silencieux à sa base d’abonnés encore majoritairement équipés à l’ancienne.

Ce qui frappe rétrospectivement, c’est la vitesse à laquelle ce souvenir technique a disparu des mémoires. Vingt ans plus tard, avec la fin annoncée de la diffusion hertzienne classique et une consultation publique de l’Arcom sur l’avenir même de la TNT, plus personne ne recadre d’image pour économiser des pixels sur les bords d’un écran cathodique. Mais la prochaine fois que vous tomberez sur une rediffusion d’une émission de 2006, jetez un œil aux extrémités du cadre : c’est souvent là, dans ces quelques centimètres oubliés, que se cache la trace d’une époque où la télévision française vivait avec deux formats en même temps, sans jamais vraiment choisir.

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