Cinq saisons, des centaines de rafales et de voitures en tonneaux, pas un mort : la consigne de NBC que personne ne remarquait à l’époque

Deux millions de cartouches tirées par épisode, en moyenne, sans qu’une seule ne touche sa cible. Ce chiffre, aussi absurde qu’il paraisse, résume à lui seul l’esprit d’Agence tous risques, série culte diffusée sur NBC entre 1983 et 1987. Le plus étonnant avec la série, c’était le fait qu’environ 2 000 000 de cartouches étaient tirées à chaque épisode, sans que personne ne soit jamais touché. Cinq saisons, 98 épisodes, des fusillades à répétition, des bagnoles qui décollent et retombent sur le toit comme des jouets. Et pourtant : zéro cadavre. Cette règle, personne ne la remarquait vraiment à l’époque. Elle venait pourtant d’une consigne très précise imposée par la chaîne elle-même.

À retenir

  • Deux millions de munitions par épisode, mais aucune ne touche jamais sa cible
  • Une consigne de NBC transformée en formule addictive : action débridée, zéro décès
  • Comment une règle de censure a paradoxalement créé l’une des plus grandes séries d’action des années 1980

Une règle imposée par NBC, pas un choix créatif

L’histoire démarre avec Brandon Tartikoff, alors patron des programmes de NBC, qui cherche un show capable de rivaliser avec le cinéma d’action tout en restant diffusable à une heure de grande écoute. La série a été créée par les scénaristes et producteurs Stephen J. Cannell et Frank Lupo, à la demande de Brandon Tartikoff, le président du divertissement de NBC. Le problème ? Les censeurs de la chaîne ne voulaient rien laisser passer de plus violent qu’une égratignure à l’antenne.

Mark Jones, membre de l’équipe d’écriture de la série avant de devenir réalisateur (on lui doit notamment Leprechaun), a raconté l’envers du décor dans une interview. Personne ne mourait, et c’était parce que NBC avait dit : « La seule façon d’avoir des fusillades à 20 heures, c’est que vous ne pouvez tuer personne. » : les flingues, les explosions, les cascades, tout ça pouvait rester. Mais le corps humain, lui, devait toujours ressortir indemne du carnage.

Le résultat tient de l’exploit d’écriture permanent. Sauf circonstances très rares, personne n’était jamais tué dans « Agence tous risques ». Quand l’un des quatre héros était blessé, il finissait généralement l’épisode avec un bras en écharpe. Une égratignure, une entorse, un bras cassé : voilà le maximum de dégâts corporels tolérés sur cinq années de tournage et des centaines de scènes de tir.

Des cascades XXL, mais jamais un mort

Ce qui frappe avec le recul, c’est le contraste entre l’ampleur des cascades et la totale absence de conséquences. En réalité, personne ne se blessait jamais : des jeeps décapotables faisaient des tonneaux, des voitures explosaient, des gens tombaient d’immeubles, puis se relevaient et repartaient en courant. Un site spécialisé a même qualifié la série de version live d’un célèbre dessin animé, tant la violence y semblait chorégraphiée et inoffensive : les critiques comparaient souvent ça à un Tom et Jerry en prises de vue réelles, mais le public adorait cette forme d’évasion.

Ce cocktail improbable, bagnoles qui explosent et bricolages en mode garage abandonné, a fait la marque de fabrique du show. La série reste marquante dans la culture populaire pour son usage de violence outrancière façon cartoon, dans laquelle les personnages étaient rarement sérieusement blessés, ses épisodes formatés et la capacité des personnages à fabriquer armes et véhicules à partir de vieilles pièces détachées. Chaque semaine, la même mécanique : un client en détresse, un plan délirant assemblé à coups de tôle et de bidons d’essence, une poursuite en voiture, et une fusillade finale où tout le monde s’en sort miraculeusement.

L’ironie, c’est qu’à l’international, cette débauche de violence n’a pas fait rire tout le monde. Outre-Manche, la série a fini par disparaître des grilles pendant un temps. Les plaintes concernant le niveau de violence de la série ont fini par entraîner son retrait des antennes britanniques. Comme quoi, même sans le moindre mort à l’écran, une avalanche de coups de feu et de tonneaux de voitures pouvait suffire à agacer les régulateurs, quelle que soit la candeur du scénario.

Pourquoi cette recette a fini par s’essouffler

La règle du « personne ne meurt » a longtemps fonctionné comme un formidable filet de sécurité créatif. Elle a aussi contribué au succès phénoménal des débuts. La série a été l’un des trois programmes, avec Cosby Show et Miami Vice, qui ont sauvé NBC dans les années 1980. Les audiences ont grimpé en flèche pendant les trois premières saisons, portées par cette formule aussi répétitive qu’addictive.

Mais un concept figé, aussi jubilatoire soit-il, finit toujours par montrer ses limites. Une série télévisée reposant sur un concept unique, aussi agréable que soit le casting, ne peut pas durer indéfiniment, et à la fin de la quatrième saison, la série avait pratiquement épuisé toutes les variations imaginables par les scénaristes. NBC a alors tenté un pari risqué pour relancer la machine : capturer l’équipe, la faire travailler pour un général trouble, changer le ton vers quelque chose de plus proche de l’espionnage politique. Les missions de la saison cinq évoquaient davantage Mission Impossible, centrées sur l’espionnage politique plutôt que sur la lutte contre des voyous locaux, mais ces changements n’ont pas convaincu les téléspectateurs, et les audiences ont continué de chuter.

La suite, on la connaît : audiences en berne, changements de case horaire à répétition, et une annulation en cours de saison. Les audiences ont continué de baisser, et après sept épisodes, la série est sortie du top 50 avec un score Nielsen de 13,3. En novembre 1986, NBC a annulé la série, renonçant à commander les neuf derniers épisodes d’une saison qui devait en compter 22.

Ce qui reste, aujourd’hui, c’est moins le souvenir des intrigues que celui de cette règle absurde et fascinante : des tonnes de munitions dépensées à l’écran, des dizaines de voitures sacrifiées, et pas la moindre égratignure fatale sur cinq saisons. Une prouesse d’écriture que peu de séries d’action oseraient tenter aujourd’hui, à l’heure où le réalisme sanglant est devenu la norme sur les plateformes de streaming.

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