Les abonnés du Bi-Bop ne recevaient jamais un appel entrant : ce qu’ils devaient faire à la place en 1993 ne se devine qu’à moins de 100 m d’une borne bleue

Recevoir un simple appel sur son Bi-Bop en 1993 ? Impossible, sauf à payer une option et à se poster sagement près d’un poteau taggé de bleu, blanc et vert. Ce petit boîtier noir que France Télécom présentait comme l’avenir du téléphone urbain imposait à ses utilisateurs une gymnastique aussi précise que contraignante : se tenir immobile, à quelques mètres d’une borne relais, et attendre. Pas de sonnerie surprise dans la rue, pas de liberté de mouvement. Le Bi-Bop, c’était la mobilité, mais avec un mode d’emploi digne d’une chasse au trésor urbaine.

À retenir

  • Pourquoi les abonnés Bi-Bop ne pouvaient pas recevoir d’appels sans payer une option supplémentaire
  • Comment repérer les bornes Bi-Bop et combien de temps il fallait rester immobile pour capturer un signal
  • Pourquoi cette technologie révolutionnaire a coûté 600 millions de francs à France Télécom et fermé en 1997

Une cabine téléphonique qui tient dans la poche, mais pas partout

Le Bi-Bop a été commercialisé le 1er octobre 1991, à Strasbourg, afin d’expérimenter un réseau pointel, puis le 26 avril 1993 à Paris et à Lille pour concurrencer le GSM. L’appareil ressemblait à une grosse calculette à clapet, et son fonctionnement reposait sur un principe simple, presque géographique : le Bi-Bop était réservé à une population urbaine, majoritairement parisienne qui ne voulait pas faire la queue devant les cabines téléphoniques mais qui ne pouvait pas non plus s’acheter un GSM, et pour l’utiliser, il fallait se trouver à une centaine de mètres d’une borne et ne plus bouger.

Ces bornes, on les repérait grâce à une signalétique bien particulière. Une borne Bi-Bop était reconnaissable à l’autocollant bleu-blanc-vert collé sur les poteaux électriques ou les canalisations du mobilier urbain. Le réseau n’était pourtant pas continu : les bornes étaient compliquées à installer et revenaient assez cher, et le réseau comprenait par conséquent de nombreuses zones blanches. À Paris, la situation restait tout de même correcte puisque il était possible de trouver une borne à moins de cinq minutes de marche. Mais dès qu’on sortait des grandes villes pilotes, autant dire adieu au réseau : Strasbourg, Lille et Paris étaient les seules zones réellement couvertes.

« Bi-Bop Réponse », l’option payante pour espérer décrocher

Voilà le nœud du problème. Par défaut, l’abonné Bi-Bop pouvait appeler, mais jamais être appelé. Au début, on ne pouvait pas recevoir d’appel mais juste en émettre. Pour changer la donne, il fallait souscrire une option supplémentaire, facturée en plus de l’abonnement de base. La possibilité de recevoir un appel sur son téléphone Bi-Bop, France Télécom l’avait réservée aux abonnés payants de l’option « Bi-Bop Réponse », attendue pour septembre 1993 : il fallait alors se signaler près d’une borne, puis attendre patiemment l’appel sans perdre la liaison, ce qui n’était pas évident faute d’indicateur de qualité du signal.

Concrètement, l’abonné devait donc anticiper. Se poster près d’une borne repérée par son autocollant tricolore, activer le mode réponse, puis rester planté là, sans savoir si le signal captait correctement, en attendant qu’on veuille bien le joindre. Le moindre déplacement, et la ligne coupait net. On ne pouvait pas passer d’une borne à l’autre sans que la communication soit coupée, un défaut technique qui rendait toute la promesse de mobilité assez théorique. Autant dire que le rendez-vous téléphonique version 1993 ressemblait davantage à une attente de bus qu’à un coup de fil moderne.

Un choix technologique à contre-courant du GSM

Ce fonctionnement particulier n’était pas un simple bug de jeunesse, c’était un choix industriel. Contrairement à la tendance de l’époque, ce téléphone ne fonctionnait pas sous la norme GSM, France Télécom devait donc installer des bornes. Le Bi-Bop reposait sur la norme CT2, celle des téléphones sans fil domestiques, et non sur la norme européenne qui s’imposait déjà partout ailleurs. La liaison avec la borne est basée sur la norme CT2, dont la liaison audio est codée de façon identique à celle utilisée par les téléphones sans fil DECT du domicile. Résultat : une qualité sonore excellente pour l’époque, mais un système fermé, incapable de gérer le passage d’une cellule à une autre, contrairement au GSM naissant.

Ce détail technique, l’absence de transfert intercellulaire, explique tout. Il fallait prendre garde de ne pas trop s’éloigner du relais : aucune fonction de transfert intercellulaire n’étant prévue, la communication coupait faute de pouvoir basculer sur une autre antenne plus proche. le Bi-Bop n’était pas un téléphone mobile au sens où on l’entend aujourd’hui, mais plutôt une cabine téléphonique délocalisée. Il doit donc être considéré comme une cabine téléphonique portable, et il fonctionnait un peu à la manière du DECT actuel, mais sans la notion de transfert de base, en se connectant à des bornes de faible portée, environ 300 mètres en ville.

France Télécom voyait pourtant grand. L’objectif était d’un million d’utilisateurs en l’an 2000, avec un seuil de rentabilité fixé à 150 000. Les débuts furent même encourageants : devant le fort intérêt et le haut niveau de satisfaction constatés à Strasbourg, le lancement commercial à Paris a été une réussite, avec un nombre d’abonnés supérieur aux prévisions, et l’objectif minimal de 20 000 abonnés fin 1993 allait être dépassé. Mais l’euphorie fut de courte durée face à l’arrivée massive du GSM.

La note finale d’une aventure abandonnée

Le vrai chiffre qui résume l’échec du Bi-Bop, ce n’est pas son nombre d’abonnés, mais sa facture. Un rapport confidentiel a fait ses comptes : 430 millions de francs de pertes sur les deux premières années d’exploitation, 600 millions de francs investis en tout en pure perte par France Télécom, dont 40 millions de pub pour relancer le service après des débuts ratés. Un fiasco d’une ampleur inédite pour l’opérateur historique, puisque c’est la première fois de l’histoire des télécoms en France qu’un réseau est purement et simplement fermé. Quand le rideau tombe définitivement en 1997, le parc comptait encore 46 000 abonnés. Des irréductibles, sans doute habitués à guetter leur borne bleue avant chaque appel, et qui ont dû, du jour au lendemain, découvrir enfin ce qu’était un vrai téléphone portable.

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