« Dans ma première version, il n’y avait pas un seul extraterrestre » : pourquoi le créateur de V a fini par quitter la série qu’il avait imaginée

« Il n’y avait pas un seul extraterrestre. » La phrase, prononcée par Kenneth Johnson lui-même des années après le triomphe de V sur NBC, résume à elle seule le paradoxe fondateur de la série culte des années 1980. Le père des reptiliens venus envahir la Terre n’avait, au départ, imaginé aucune créature venue de l’espace. Son projet s’appelait Storm Warnings, et il racontait tout autre chose : la montée d’un parti fasciste au cœur même de l’Amérique.

À retenir

  • Le projet original de Kenneth Johnson s’appelait Storm Warnings et parlait uniquement de fascisme politique
  • Les extraterrestres ont été ajoutés contre sa volonté par les cadres de NBC qui craignaient que le public rejette l’allégorie politique
  • Johnson a quitté la production après la minisérie originale, son œuvre ayant échappé à son contrôle créatif

Storm Warnings, le thriller politique qui n’a jamais vu le jour

Le concept original de Kenneth Johnson s’appelait Storm Warnings, et il n’y avait pas d’extraterrestres ; il s’agissait d’un parti politique fasciste accédant au pouvoir en Amérique. L’inspiration ne devait rien au hasard. Kenneth Johnson s’est inspiré du roman « It Can’t Happen Here » de Sinclair Lewis pour développer une histoire sur la montée d’un mouvement fasciste. Ce roman de 1935, qui imaginait un dictateur populiste élu démocratiquement aux États-Unis, hantait déjà l’imaginaire américain bien avant que les premières soucoupes n’apparaissent à l’écran.

Le récit tenait alors sur un scénario simple et frontal, sans le moindre gadget de science-fiction. C’est en pitchant l’idée au président de NBC de l’époque que tout a basculé. Johnson a raconté avoir expliqué son projet à Brandon Tartikoff, qui a trouvé que ce serait une excellente minisérie, mais qu’il n’y avait pas d’extraterrestres à ce stade, sauf que Tartikoff pensait que les Américains auraient du mal à adhérer directement au thème du fascisme, et qu’il fallait une force extérieure comme les Soviétiques ou les Chinois. Johnson lui-même n’y croyait pas vraiment : il ne pensait pas qu’ils pourraient réussir à faire passer une occupation des États-Unis de cette manière.

C’est finalement un autre cadre de la chaîne qui a eu l’idée décisive. Jeff Sagansky, alors vice-président sous Brandon Tartikoff, a suggéré des extraterrestres, une piste que Johnson a d’abord accueillie avec réticence, craignant d’être enfermé dans le genre après ses expériences sur The Bionic Woman et The Incredible Hulk. L’idée a pourtant fini par s’imposer, transformant un pamphlet politique en une fable de science-fiction où des reptiliens débarquent sur Terre en prétendant vouloir aider l’humanité, avant de révéler leurs intentions bien moins généreuses.

Un succès immédiat, puis une rupture brutale avec NBC

Diffusée en mai 1983, la minisérie a marqué son époque au point de devenir un phénomène national. NBC diffusa la série pour la première fois les 1er et 2 mai 1983, et dix millions de téléspectateurs assistèrent à l’arrivée des extraterrestres sur la Terre. Le succès a immédiatement poussé la chaîne à vouloir capitaliser sur l’engouement. Ce succès a encouragé la chaîne à commander une suite, d’autant que la première minisérie se terminait sur une fin ouverte laissant entendre que la lutte ne faisait que commencer.

C’est précisément à ce moment que le conte de fées créatif a viré au conflit. Kenneth Johnson avait bâti son histoire comme une allégorie politique, avec des personnages ancrés dans une réalité de résistance et de collaboration. Mais la suite envisagée par le studio prenait une tout autre direction, plus spectaculaire, plus tournée vers l’action pure. Kenneth Johnson entra en conflit avec la production quant à l’orientation à donner à la suite, qui fut finalement confiée à deux autres producteurs, Robert Singer et Daniel H. Blatt.

Le divorce s’est fait sans éclat de voix officiel, mais avec une clarté sans appel sur le plan créatif. Johnson a quitté V pendant la production de The Final Battle, en raison de désaccords avec le studio. Il n’a pourtant pas totalement disparu du générique : il fut ensuite crédité comme co-scénariste de la minisérie suite sous le pseudonyme Lillian Weezer, sans être impliqué du tout dans la série hebdomadaire de 1984 qui a suivi. Un pseudonyme qui en dit long sur son désaveu de la tournure prise par son œuvre.

Une œuvre récupérée, puis reconquise par son créateur

Privé du contrôle sur sa propre création, Johnson n’a jamais renoncé à l’ambition originelle de V. Deux décennies plus tard, il revient avec un projet fidèle à sa vision initiale. En 2006, il annonce avoir terminé un scénario de quatre heures pour une nouvelle minisérie baptisée V: The Second Generation. Le roman qui en découle assume ouvertement de faire table rase des suites qu’il n’avait pas écrites : il s’agit de la suite que Kenneth Johnson, l’esprit derrière la minisérie originale à succès des années 1980, avait initialement prévue, invitant à oublier la seconde minisérie et la série télévisée qui a suivi.

La série a connu un autre rebond, sans lui cette fois : un reboot a été lancé sur ABC à la fin des années 2000, bâti sur les mêmes bases mythologiques mais porté par une nouvelle équipe. La série a été réadaptée en 2009 par Scott Peters sur ABC, avec un scénario centré sur l’invasion des extraterrestres menée par Anna. Johnson n’y a pas participé directement, la franchise ayant depuis longtemps échappé à son créateur d’origine.

Ce qui frappe, avec le recul, c’est la constance du propos derrière les costumes en latex et les soucoupes volantes. L’analyse la plus juste sur l’intention de Johnson tient peut-être en une phrase : les extraterrestres reptiliens n’ont jamais été le vrai sujet. Ce qui fait le plus peur, ce n’est pas le fascisme rampant venu d’êtres au visage de lézard depuis l’espace, mais celui qui vient des amis, voisins et collègues, des humains ordinaires et non des reptiles en masque de caoutchouc. Plus de quarante ans après une minisérie née d’un compromis entre un scénariste politique et des dirigeants de chaîne obsédés par l’effet Star Wars, cette lecture continue de circuler chaque fois qu’un nouveau public redécouvre V, souvent sans savoir qu’à l’origine, il n’y avait pas la moindre soucoupe volante à l’horizon.

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