« Z-6PO, D2-R2, Chiktabba » : pourquoi les noms entendus dans les salles françaises en 1977 ont disparu des rééditions

Un droïde doré qui se présente comme « Z-6PO », un robot cylindrique baptisé « D2-R2 », un Wookiee répondant au doux nom de « Chiktabba » ou « Chictaba ». En 1977, les spectateurs français découvrant La Guerre des étoiles dans les salles obscures n’entendaient pas les noms que la culture pop a fini par graver dans le marbre. Ces baptêmes disparus n’ont rien d’une légende urbaine : ils sont le fruit de choix d’adaptation très concrets, balayés au fil des rééditions pour coller à une saga devenue, entre-temps, un monument mondial.

À retenir

  • Pourquoi Chewbacca s’appelait « Chictaba » en France en 1977
  • Les raisons cachées derrière ces changements de noms (synchro labiale, prononciation…)
  • Comment et pourquoi ces noms français ont progressivement disparu avec les rééditions et la prélogie

Un directeur artistique tout-puissant et des libertés assumées

Tout part d’un homme : Éric Kahane. La version française du film est assurée par la Société nouvelle de doublage, mais la Fox impose Éric Kahane pour la direction artistique. Et ce dernier ne s’est pas contenté de traduire des dialogues : pour réaliser cette adaptation, il décide de changer plusieurs noms propres, et parmi les personnages, plusieurs sont touchés par ce changement de nom. Une audace qui paraît aujourd’hui folle, mais qui s’explique par le contexte : personne, à l’époque, n’imagine que ce petit film de science-fiction deviendra le pilier d’un empire culturel traduit dans des dizaines de langues.

Le cas le plus emblématique reste celui du fidèle copilote de Han Solo. Chewbacca subit une traduction littérale : son nom en anglais étant l’abréviation de Chewing Tobacco, qui veut dire « Tabac à mâcher », il devient alors en français Chictaba (contraction de « chique-tabac »), souvent abrégé en Chico. Une logique presque scolaire, appliquée à la lettre. On imagine mal aujourd’hui un Chewbacca s’appeler « Chico » sans provoquer une émeute chez les fans, mais c’était bien la réalité des salles françaises il y a près de cinquante ans.

Les droïdes n’échappent pas au traitement. Le droïde R2-D2 voit ses syllabes inversées et devient D2-R2. Quant à son acolyte doré, le droïde C-3PO devient Z-6PO et le grand méchant Darth Vader devient Dark Vador. D’autres noms suivent le mouvement : le personnage de Tarkin devient Tarkan, et même le héros n’est pas épargné puisque, le « humble farmboy » était en réalité appelé Luc Courleciel dans le film original, avant de retrouver son nom anglais dans les versions suivantes. Le vaisseau de Han Solo lui-même change de plumage : la première version française de 1977 renomme le Faucon Millenium en Millenium Condor.

Prononciation, synchro labiale et petites erreurs assumées

Pourquoi un tel chantier de traduction ? Les raisons ne sont pas toutes littéraires. Pour Han Solo, le problème est purement phonétique : Han Solo change en Yan Solo car le « H » muet en français aurait pu faire croire qu’il se prénomme Anne. Une aberration comique, mais qui tient debout à l’oreille d’un dialoguiste soucieux de clarté pour le public hexagonal.

Pour les droïdes, l’explication tient surtout au calage des lèvres. Le journal spécialisé Le Journal du Geek rappelle que ces libertés de traduction étaient aussi motivées par la volonté de faire coïncider parfaitement le mouvement des lèvres avec les dialogues. Un souci de synchronisation qui, appliqué à un « C-3PO » prononcé à l’anglaise, donnait quelque chose de trop éloigné du mouvement de bouche de l’acteur costumé. Certains avancent même une explication plus cocasse encore : la séquence sonore « C3 » évoquerait à l’oreille française l’expression « c’est toi », une proximité gênante que Kahane aurait préféré éviter.

Tous les changements ne relèvent pas d’un choix assumé. La fameuse « Étoile Noire », qui a longtemps fait sourciller les puristes, serait en réalité une erreur de doublage qui s’est glissée dans la première version française, créant cette appellation qui n’est autre qu’une première version de l’Étoile de la Mort. Coquille de traduction ou choix délibéré, l’expression est restée suffisamment longtemps dans les mémoires pour que certains fans s’y soient attachés.

Pourquoi ces noms se sont volatilisés des rééditions

La disparition de ce lexique fantasque ne s’est pas faite en un jour. Dès les épisodes suivants sortis en salles, le nettoyage commence : pour la plupart, ces changements ne concernent que ce premier épisode ; dans les épisodes V et VI, seuls Z-6PO, Yan Solo et Dark Vador conservent leur nom traduit. Exit donc Chictaba, Tarkan, le Millenium Condor et l’Étoile Noire dès le deuxième volet, remplacés par des versions plus fidèles à l’anglais.

Le vrai coup de balai arrive avec l’arrivée de la prélogie. Sur les forums spécialisés, les fans se souviennent de la bascule : Z6PO est redevenu C3PO en français depuis Le Trêve à Bakura, ce qui laisse entendre que Lucasfilm n’a plus voulu qu’on change son nom. Mais c’est surtout la sortie en DVD qui officialise la réconciliation entre les deux trilogies. Selon Wikipédia, d’autres changements notables ont été apportés lorsque la trilogie originale est sortie en DVD en 2004, dans le but de créer plus de cohérence avec la prélogie après la sortie de L’Attaque des Clones et en prévision de La Revanche des Sith. Un droïde qui s’appelle C-3PO pendant trois films ne pouvait décemment pas redevenir Z-6PO l’instant d’après sans dérouter tout le monde.

Le raisonnement se tient d’un point de vue commercial et narratif, mais il a son revers. Sur les forums de fans, le débat n’a jamais vraiment cessé : certains regrettent un manque de cohérence qu’un côté perfectionniste pousse à vouloir corriger, tout en concevant qu’on puisse être attaché à ces irrégularités pour des raisons sentimentales. D’autres estiment au contraire que la VF originale, avec ses excentricités, possède un charme d’époque qui mérite d’être préservé plutôt que gommé.

Des reliques encore audibles aujourd’hui

Impossible pourtant d’effacer totalement cette mémoire sonore. Les versions les plus récentes, disponibles en streaming, gardent parfois une trace savoureuse de cette bataille de traduction : R2-D2 est nommé D2-R2 dans le doublage du premier film disponible sur certaines plateformes, alors que les sous-titres continuent, eux, de l’appeler R2-D2. Un décalage entre l’oreille et l’œil qui ravira les curieux en quête d’archéologie sonore, et qui rappelle qu’avant de devenir une franchise mondiale millimétrée, Star Wars a d’abord été un pari risqué, traduit à la va-vite par une équipe qui ne pouvait pas deviner qu’elle façonnait, malgré elle, un petit pan de patrimoine geek français.

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