« Il ne regarde jamais son suspect en face au moment de poser la question » : pourquoi ce regard de biais n’a jamais été une trouvaille de comédien

Ce détail que l’on croise dans presque toutes les séries policières, ce policier qui pose sa question tout en regardant ailleurs, son carnet, la table, un point vague au mur, n’a rien d’une invention de scénariste ou d’un tic d’acteur cherchant à paraître mystérieux. C’est une vraie technique d’interrogatoire, documentée par la recherche en psychologie judiciaire, et elle repose sur une logique bien plus fine que le simple duel de regards popularisé par la fiction.

À retenir

  • Les menteurs ne fuient pas le regard : ils le maintiennent intentionnellement pour paraître crédibles
  • Le contact visuel direct en interrogatoire fonctionne comme un signal de confrontation qui active les défenses
  • Les enquêteurs modernes évitent le face-à-face pour créer un climat moins coercitif et obtenir des aveux spontanés

Le mythe du regard fuyant qui trahirait le menteur

Commençons par tordre le cou à une idée reçue tenace. Pendant des décennies, l’imaginaire collectif a associé le regard fuyant au mensonge, comme si détourner les yeux équivalait à une confession silencieuse. Or les chercheurs qui ont testé cette croyance sur le terrain arrivent à une conclusion inverse. Une étude menée par la psychologue Samantha Mann a montré que les menteurs ne fuient pas le regard de leur interrogateur. Au contraire, les menteurs regardent l’enquêtrice principale dans les yeux «plus souvent» que ceux de bonne foi, cherchant justement à paraître crédibles.

La synthèse scientifique la plus citée sur le sujet, celle de Bond et DePaulo publiée en 2006, va dans le même sens : détourner le regard n’est en aucun cas une preuve scientifique de mensonge. Et pour cause, certains menteurs chevronnés font l’exact contraire de ce que prédit le folklore populaire. Des menteurs experts, tel le cas du dirigeant Bernard Madoff devant les médias internationaux en 2009, maintiennent souvent un contact visuel artificiellement intense, cherchant à paraître sincères. le regard droit dans les yeux peut être une arme de manipulation autant qu’un signe de franchise. Un chercheur spécialiste du sujet résume la situation sans détour : « Il n’existe aucun signe non verbal fiable pour détecter un mensonge ». Les tribunaux et les enquêteurs qui s’appuient encore sur ces intuitions comportementales, rappellent d’ailleurs des chercheurs canadiens, croient souvent qu’on peut déterminer si quelqu’un ment à partir de signes non verbaux comme un regard fuyant, mais les chercheurs en psychologie judiciaire se montrent très critiques de cette approche.

Pourquoi c’est l’enquêteur, cette fois, qui évite le face-à-face

Voilà pour le suspect. Mais la question posée ici concerne l’inverse : pourquoi certains enquêteurs, eux, choisissent délibérément de ne pas regarder la personne interrogée au moment précis où ils formulent leur question ? La réponse tient moins à la lecture du visage adverse qu’à la gestion de la pression psychologique exercée sur la personne en face. Un regard fixe et soutenu, dans une salle d’interrogatoire, fonctionne comme un signal social de confrontation. Il active des réflexes de défense, qu’on soit coupable ou pas, et brouille justement les indices que l’enquêteur cherche à observer.

Cette prudence s’inscrit dans une évolution plus large des méthodes policières. Les techniques d’interrogatoire ont profondément changé, comme le montre une thèse universitaire consacrée au sujet : il est loin le temps où l’on tapait sur la tête des suspects avec un bottin de téléphone. Par le passé, et dans la fiction, les interrogatoires comportent des aspects coercitifs. Face à certains profils de suspects, la nouvelle doctrine pousse même à l’inverse de l’affrontement visuel : les enquêteurs doivent se focaliser sur ses émotions pour lui permettre d’expliquer ses actes, une posture d’écoute qui suppose justement de ne pas transformer chaque question en duel de regards.

Les chercheurs canadiens en psychologie judiciaire résument bien ce virage méthodologique. Après l’abandon progressif des interrogatoires musclés, si les interrogatoires musclés sont délaissés, c’est qu’ils ont parfois mené des innocents à avouer des crimes qu’ils n’ont pas commis. Éviter le regard frontal participe de cette recherche d’un climat moins coercitif, où la personne interrogée se sent moins acculée et davantage encline à développer sa version, quitte à se contredire elle-même naturellement plutôt que sous la pression d’un face-à-face intimidant.

La vraie tactique : faire parler plutôt que scruter les yeux

Sur le terrain, cette prudence face au contact visuel s’accompagne d’une stratégie bien plus redoutable que n’importe quel regard perçant : celle de retenir l’information. Les psychologues judiciaires recommandent de ne pas confronter immédiatement le suspect aux preuves. Les psychologues judiciaires suggèrent de ne dévoiler les preuves que lorsque le suspect a donné sa version des faits. Cela fait en sorte que le suspect se retrouve à contredire ce qu’il a dit plus tôt pour essayer d’expliquer cette preuve. Cette approche a d’ailleurs été utilisée dans un dossier criminel bien réel : une telle approche a été utilisée dans l’interrogatoire de Russel Williams, cet ex-colonel de l’armée canadienne condamné en 2010 pour le meurtre et le viol de deux femmes. L’enquêteur qui mène l’interrogatoire demande d’abord au suspect s’il a déjà eu un contact avec les deux victimes. Pas de regard perçant façon western judiciaire, mais un piège tendu par la seule construction des questions.

Cette logique se retrouve dans une technique plus récente baptisée « Shift-of-Strategy », qui consiste à ne pas accuser frontalement. Introduisez plutôt une information qui contredit le récit de votre interlocuteur et observez sa réaction. L’enquêteur qui détourne les yeux au moment de poser sa question n’est donc pas dans une posture de mystère théâtral : il désamorce la tension pour mieux observer, ensuite, la réaction spontanée que son interlocuteur ne pourra pas contrôler.

Reste un détail que peu de séries montrent : la manière de clore l’échange compte presque autant que la façon de le mener. Une spécialiste des interrogatoires de police insiste sur ce point souvent négligé à l’écran, en rappelant que la manière dont un interrogatoire se termine n’est pas anodine. Le prévenu ne doit pas avoir le sentiment de s’être fait « blousé ». Le regard de biais, finalement, n’est qu’un outil parmi d’autres dans une mécanique bien plus patiente que ne le laisse croire le montage serré d’un épisode de quarante-cinq minutes.

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