« Le jeu se bloquait toujours au même écran de chargement » : pourquoi les premières PlayStation repartaient une fois retournées

Un écran de chargement qui se fige, une console qu’on empoigne à deux mains pour la retourner cul par-dessus tête, et le jeu qui repart comme par magie. Cette scène, des millions de joueurs français l’ont vécue devant leur première PlayStation dans les années 90. Ce n’était ni une légende urbaine ni un simple bricolage de gamin frustré : c’était bel et bien la seule solution qui fonctionnait, et elle reposait sur un défaut de fabrication bien réel.

À retenir

  • Les premiers modèles de PS1 contenaient un défaut de fabrication invisible qui s’aggravait progressivement avec le temps
  • Retourner la console n’était pas du bricolage : c’était une correction physique qui compensait temporairement un problème d’alignement
  • Sony n’a corrigé le problème que tardivement, en changeant les matériaux des composants les plus usés

Un lecteur CD construit sur des rails… en plastique

Le cœur du problème se trouve dans le bloc optique des tout premiers modèles de PlayStation, notamment la fameuse série SCPH-1000 équipée du laser KSM-440AAM. Le bloc laser du lecteur CD intégré aux premières unités produites était construit autour d’une structure en plastique qui glissait sur des rails eux aussi en plastique, et avec le temps, la friction provoquée par les déplacements répétés durant les accès au disque rongeait le plastique sur la partie la plus lourde du bloc optique. Résultat ? Le mécanisme censé rester parfaitement droit se met à pencher.

S’ensuit au bout de quelques mois, voire années, une inclinaison horizontale souvent inégale du bloc optique, si bien que le laser ne pointe plus perpendiculairement sur le CD mais légèrement de biais, et les disques ne peuvent plus être lus correctement. Concrètement, le faisceau laser, censé taper droit dans le sillon du CD, finit par rater sa cible. Les techniciens amateurs qui démontaient leur console à l’époque l’avaient bien identifié : si le suport de lentille n’est pas exactement parallèle a la plaque, le faisceau laser n’arrive pas parallèle au cd et donc il y a des problèmes de reflection, provoquant disque non reconnu, animation et musiques saccadées, blocage lors des chargements.

Autre détail qui n’a rien arrangé : l’emplacement même du lecteur dans le boîtier. Le bloc optique était placé trop près de l’alimentation qui chauffait le bloc optique et réduisait grandement la durée de vie de ce dernier. Une console qui tourne pendant des heures, comme n’importe quel ado obsédé par Final Fantasy VII ou Metal Gear Solid pouvait le faire, chauffait donc doublement : par son alimentation ET par la proximité du lecteur, accélérant l’usure des fameux rails en plastique.

Pourquoi retourner la console réglait (temporairement) le problème

Ici intervient la gravité, alliée improbable de toute une génération de joueurs. Le bloc optique usé ne tient plus droit tout seul : il penche légèrement à cause du jeu créé entre le mécanisme et ses rails abîmés. Les potards n’ont pas de butée sur les cartes mères de 1002, ils ne sont pas de type semi-fixed, ils peuvent faire du 360°, ce qui rendait le réglage manuel possible mais instable dans le temps.

En retournant physiquement la console, le poids du bloc optique change de sens et compense, l’espace d’un instant, le défaut d’alignement. La lentille se trouvant toujours plus loin au fil du temps par rapport au CD à cause de l’usure des patins, tout le monde finissait par jouer avec les potards, ce qui explique aussi pourquoi on en arrivait à mettre la console sur le côté ou carrément à l’envers pour corriger le problème.

Ce bricolage n’avait rien d’un mythe inventé après coup sur les forums nostalgiques. À l’époque déjà, la méthode circulait comme une évidence entre possesseurs de la console. Il y avait un moyen de contourner le problème : lancer le jeu puis retourner la console, une astuce que confirmait d’ailleurs directement l’entrée Wikipédia consacrée au sujet. D’autres joueurs se contentaient de poser leur PS1 sur la tranche, alimentation vers le bas, une position qui suffisait parfois à réaligner suffisamment le laser pour terminer une partie sans plantage.

Sony a corrigé le tir, mais sur le tard

Le constructeur japonais n’a pas ignoré le problème indéfiniment. Les modèles produits plus tard dans le cycle de vie de la console, identifiables par leurs blocs optiques KSM-440ACM, ADM, AEM puis BAM, ont bénéficié d’un changement de matériaux qui a mis fin au calvaire du retournement. Sony a résolu le problème en changeant le matériau des patins de la partie mobile en contact avec les rails de translation par du silicone et du nylon plus robustes, et le corps du bloc optique n’est plus réalisé en plastique mais en métal sur les modèles suivants. Un changement discret, presque passé sous silence à l’époque, mais qui a réglé le souci d’usure prématurée.

Les toutes dernières révisions de la console, les séries 5000, 7000 puis 9000, ont carrément abandonné l’ancienne architecture. Sur les dernières versions (50XX, 70XX et 90XX), le problème n’apparaît apparemment plus, et ces modèles n’ont même plus les potentiomètres de réglage de la série 10XX, preuve que Sony avait fini par intégrer un mécanisme suffisamment fiable pour se passer de tout réglage manuel. Reste que pendant plusieurs années, entre le lancement de la console fin 1994 et cette correction progressive, des millions de joueurs à travers le monde ont dû composer avec un lecteur qui vieillissait mal.

Ce qui rend l’anecdote encore plus savoureuse aujourd’hui, c’est que le phénomène continue d’agiter les communautés de retrogaming. Sur les forums spécialisés, des passionnés démontent encore des PS1 vieilles de trente ans pour remplacer patins et lentilles, avec des résultats parfois surprenants : certains ont découvert que le laser n’était pas toujours en cause, et qu’un simple fusible grillé sur la carte mère pouvait provoquer exactement les mêmes symptômes que le fameux désalignement. Une piste que beaucoup de bricoleurs d’époque n’avaient jamais explorée, trop occupés à retourner leur console dans tous les sens pour sauver leur partie de Crash Bandicoot.

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