« Ce nom sonnait trop bande dessinée » : pourquoi le héros de L’Incroyable Hulk n’a jamais été appelé Bruce à l’écran

David Banner. Pas Bruce. Pendant cinq saisons sur CBS, de 1977 à 1982, Bill Bixby a incarné le savant qui se change en monstre vert sous le nom de David, et jamais celui popularisé par les comics Marvel. Ce choix, loin d’être un oubli ou une erreur de script, résulte d’une décision affirmée par le créateur de la série lui-même, qui voulait couper les ponts avec l’univers des bandes dessinées dès le générique.

Kenneth Johnson, le producteur et scénariste derrière cette adaptation culte, n’avait rien d’un fan de comics à l’origine. Frank Price, à la tête d’Universal Television, lui a proposé de développer une série basée sur un personnage Marvel, et Johnson a d’abord refusé l’offre, avant de changer d’avis en lisant Les Misérables de Victor Hugo, ce qui l’a inspiré à intégrer des éléments du roman, de Dr. Jekyll et Mr. Hyde et l’idée de l’hubris tragique grecque. Son Hulk devait davantage à la littérature classique qu’aux pages colorées de Stan Lee et Jack Kirby. Une ambition qui explique en partie pourquoi il a voulu gommer certains codes trop « comic book » à ses yeux, à commencer par le prénom du héros.

À retenir

  • Le créateur de la série a volontairement changé le nom pour fuir les clichés des bandes dessinées
  • Stan Lee racontait une tout autre histoire, bien plus polémique et controversée
  • Bruce n’a finalement jamais disparu : il s’agissait en réalité du deuxième prénom du personnage

Une explication officielle centrée sur l’alliteration

Interrogé sur ce changement, Johnson a toujours défendu la même version. Il explique que c’était surtout l’alliteration qui le gênait, ce principe à la Lois Lane, Clark Kent, et qu’il essayait autant que possible de s’éloigner des origines comic book, très soucieux d’attirer un public adulte, sachant qu’une série uniquement portée par des enfants ne pouvait pas cartonner. Bruce Banner, avec ses deux syllabes en B, cochait toutes les cases du cliché super-héroïque façon années 60. Pour un homme qui voulait vendre son Hulk comme un drame psychologique digne d’un téléfilm dramatique plutôt que comme un divertissement pour gamins, ce genre de détail comptait.

Dans une interview accordée au fanzine The Hulk! en avril 1980, Johnson est allé plus loin, avec une formule qui a beaucoup fait parler depuis. « Un nom comme Bruce n’a pas le degré d’intelligence adulte que David possède », déclarait-il, ajoutant que « David Banner » sonnait vendu, différent, non-alliteratif, et pas comme un nom de bande dessinée. Voilà donc la citation qui a inspiré le titre de cette histoire : ce nom, selon lui, « sonnait trop bande dessinée ». Une justification qui, avec le recul, paraît un peu courte pour balayer d’un revers de main l’identité même du personnage.

La rumeur Stan Lee qui a longtemps circulé

Il existe pourtant une deuxième explication, bien plus polémique, popularisée pendant des années par Stan Lee en personne. l’histoire la plus tenace autour des coulisses de la série des années 1970 veut que le nom du personnage principal ait été changé de Bruce à David parce que CBS trouvait que « Bruce » sonnait « gayish ». Le co-créateur du Hulk a raconté cette anecdote à de multiples reprises avant sa mort en 2018, la présentant presque comme une évidence de l’époque.

Le souci, c’est que cette version ne colle pas franchement aux propos tenus par Johnson lui-même. Une interview accordée à IGN en 2006 apporte un démenti clair : quand on demande au showrunner ce qu’il pense de la théorie de Stan Lee, il pointe la longue tradition d’alliteration dans les noms de personnages de comics, sans jamais évoquer une quelconque pression de la chaîne sur la connotation du prénom. Deux récits, deux versions, et un mystère qui perdure encore aujourd’hui sur les forums de fans et les pages consacrées à la série. Certaines fiches Wikipédia et bases de données Marvel continuent d’ailleurs à présenter les deux hypothèses côte à côte, sans trancher définitivement.

Un détail qui a survécu jusqu’au cinéma

Le plus savoureux dans cette histoire, c’est que Bruce n’a jamais complètement disparu. Dans la continuité de la série télévisée, le personnage se nomme officiellement David Bruce Banner : Bruce devient discrètement son deuxième prénom, comme un clin d’œil timide aux origines comics que Johnson prétendait fuir. Certains scénaristes ont même poussé la logique inverse : dans une note d’un épisode, Bruce Banner utilise l’alias de David Banner en se cachant au Brésil, une façon détournée de réconcilier les deux identités sans jamais renier l’une ou l’autre complètement.

L’écho de ce choix a même traversé les décennies jusqu’au grand écran. Dans le film Hulk réalisé par Ang Lee en 2003, le père du héros porte le nom de David Banner, alors que dans les comics ce personnage se nomme Brian. Ce choix vise à rendre hommage au personnage de la série télévisée, même si c’est fait d’une manière un peu détournée. Un hommage discret, presque une private joke pour les spectateurs qui avaient grandi devant Bill Bixby le samedi soir, bien avant que Mark Ruffalo n’endosse le costume dans l’univers cinématographique Marvel.

Reste une question amusante quand on regarde la série aujourd’hui, disponible en catalogue chez plusieurs plateformes de streaming : à aucun moment un personnage ne prononce le nom « Bruce » à l’écran, malgré 82 épisodes et trois téléfilms tournés entre 1977 et 1990. Johnson avait poussé sa logique jusqu’au bout, quitte à effacer presque entièrement la trace du comic book qui avait donné naissance à toute cette histoire. Un choix radical, presque provocateur pour l’époque, qui rappelle à quel point les adaptations télévisées des années 1970 cherchaient avant tout une respectabilité que le petit écran refusait encore trop souvent aux super-héros.

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