Disney a développé pendant quatre ans une fresque musicale sur un empereur inca : ce qui est sorti en France durait 78 minutes et s’appelait Kuzco

Six ans de gestation, un documentaire caché pendant deux décennies, six chansons composées par une rock star internationale… et au bout du chemin, un film de 78 minutes bourré de gags absurdes sur un lama qui parle. L’histoire de Kuzco, l’empereur mégalo est probablement la production la plus chaotique de tout le catalogue Disney des années 90, et elle mérite d’être racontée en détail.

À retenir

  • Six chansons de Sting écrites, puis abandonnées sauf une : qu’est-il réellement arrivé à cette bande originale ?
  • En deux semaines, Disney a jeté quatre ans de travail à la poubelle pour sauver le film : comment cela a-t-il été possible ?
  • Un documentaire sur ce chaos a été gardé secret pendant deux décennies : pourquoi le studio voulait-il l’enterrer ?

Un projet ambitieux né dans l’ombre du Roi Lion

La production du film débute en 1994, année où l’un des réalisateurs du Roi Lion, Roger Allers, se voit confier un nouveau projet avec l’ambition de reproduire la formule magique du Roi Lion, cette fois situé en Amérique du Sud avec le peuple inca en vedette. Le studio vise une adaptation détournée d’un classique de la littérature. Le film, dirigé par Roger Allers, s’inspirait du conte de Mark Twain Le Prince et le Pauvre, sous le titre initial Le Royaume du Soleil.

L’histoire originale n’a rien à voir avec la comédie loufoque que l’on connaît. Dans ce scénario, l’empereur s’appelle Manco, il rencontre un paysan qui lui ressemble, Pacha, et les deux échangent leurs rôles, avant que la sorcière Yzma ne transforme Manco en lama pour mettre en œuvre son plan visant à détruire le soleil. Disney prend le sujet très au sérieux : le producteur Randy Fullmer, le scénariste du Roi lion et une délégation du studio se rendent au Pérou pendant dix jours pour s’imprégner du graphisme local. On est loin de l’improvisation.

Sting, six chansons et un ton beaucoup plus sombre

Comme tout Disney de l’époque qui se respecte, le film devait être un musical porté par une star de la chanson. Parmi l’équipe d’Allers figurait le musicien pop Sting, qui, dans la foulée du succès d’Elton John sur la bande originale du Roi Lion, avait été chargé d’écrire plusieurs chansons pour le film. Sting avait alors écrit six chansons pour le film, dont Snuff Out The Light, prévue pour accompagner Yzma dans la traditionnelle séquence de la chanson du méchant.

Le ton général tranchait radicalement avec le résultat final. À l’origine, Kingdom of the Sun s’inspirait de légendes pré-colombiennes et possédait une tonalité assez sombre. Mais le vent tourne mal pour Disney Animation à ce moment précis. À l’issue des box-offices décevants de Pocahontas et du Bossu de Notre-Dame, Mark Dindal fut appelé pour coréaliser le film avec Allers, alors que le premier jet du scénario, jugé trop sombre, se voit propulsé à la poubelle suite aux mauvaises réceptions de ces deux films. Premières projections tests, premier signal d’alarme : les équipes réalisent qu’elles développent une histoire trop compliquée, et un premier montage est présenté dans des séances test catastrophiques.

Deux semaines pour sauver ce qui restait du film

C’est là que l’histoire devient vraiment folle. Mark Dindal revient chez Disney en 1998 pour redonner de l’impulsion au projet, avec un ultimatum de la direction qui l’oblige à proposer en deux semaines un plan de secours, sans quoi le film serait purement et simplement abandonné ; aidé de son producteur Randy Fullmer, il décide alors de tout changer, jusqu’au nom. Deux semaines. Pour repenser entièrement un film sur lequel des dizaines d’artistes travaillaient depuis quatre ans.

Le résultat de ce sprint créatif est radical. Roger Allers est écarté, toutes les chansons de Sting sont mises à la poubelle à l’exception d’une seule, My Funny Friend and Me, reléguée au générique de fin, et l’histoire est entièrement réécrite en ne gardant que l’intrigue de l’empereur inca transformé en lama. Autant dire que quatre ans de travail passent quasiment à la trappe. Pour Sting, la pilule est difficile à avaler : cette résurrection se fait au grand dam du musicien, qui ne reconnaît plus l’œuvre pour laquelle il s’était engagé, mais accepte quand même d’écrire trois chansons pour l’ouverture, la conclusion et le générique. Il ira même jusqu’à faire pression sur le studio : le musicien garde un œil vigilant sur l’avancement du film et fera même changer la conclusion, menaçant de partir. Une anecdote qui en dit long sur la tension ambiante : selon plusieurs sources, le personnage principal devait initialement s’appeler Manco, un prénom finalement abandonné pour des raisons… linguistiques peu glorieuses dans d’autres langues.

Ce naufrage créatif a été immortalisé dans un documentaire jamais vraiment distribué au grand public. Cet épisode, qualifiable de très sombre dans l’histoire des studios Disney, fait l’objet d’un documentaire, The Sweatbox, sorti en 2002 et tenu au secret depuis car jugé trop féroce. La plupart des artistes ayant contribué à l’aventure ne sont pas passés loin d’un burn-out, les clashs internes et les crises de nerfs étant alors monnaie courante.

78 minutes de folie et un accueil commercial en demi-teinte

Le film sort finalement en 2000 sous le nom The Emperor’s New Groove, devenu Kuzco, l’empereur mégalo en France. Faute de temps, la production a dû composer avec des moyens réduits. Après l’arrêt du projet Kingdom of the Sun, les animateurs se sont retrouvés avec juste deux ans, au lieu des quatre habituels, pour modifier et conclure rapidement le métrage en chantier. Résultat à l’écran : des décors sommaires, une seule vraie chanson diégétique, et un humour cartoonesque assumé jusqu’au bout, avec Kronk et son sublime raton laveur intérieur en guest star inattendue de la sagesse.

Commercialement, le pari ne paie pas complètement. Kuzco reste un échec commercial relatif, avec 170 millions de dollars de recettes pour 100 millions de budget, un revers que le studio de Mickey se croyait pourtant épargné depuis quelques années. Pas un flop retentissant, mais loin des standards espérés pour une production Disney de cette envergure.

Le plus étonnant, c’est que ce chaos créatif a fini par accoucher d’un film culte. Là où Kingdom of the Sun visait le sérieux mythologique façon Roi Lion, Kuzco a trouvé son public en cassant les codes, avec un humour de sketch et un rythme effréné qui n’a plus grand-chose à voir avec un Disney classique. Le film aura même droit à une suite directement en vidéo, centrée sur Kronk, sortie en 2005. Une revanche discrète pour un projet qui aurait pu ne jamais voir le jour.

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