« Il frappe du mauvais bras » : ce que les lecteurs français ont fini par remarquer dans leurs premiers tomes de Dragon Ball

Le combat Goku contre Piccolo, une case, une réplique. Piccolo annonce qu’il vient de toucher le bras gauche de son adversaire. Mais sur le dessin, c’est bien le bras droit qui encaisse le coup. Ce détail, des générations de lecteurs français l’ont repéré en grandissant avec les tomes cartonnés de Glénat, sans forcément comprendre pourquoi une œuvre aussi soignée pouvait contenir une incohérence aussi flagrante. La réponse tient en un mot technique que peu connaissaient à l’époque : le mirroring.

Ce n’est pas une coquille de traducteur fatigué ni une erreur d’impression isolée. C’est la conséquence directe d’un choix éditorial vieux de plus de trente ans. Comme les Japonais lisent de droite à gauche, tout est inversé, et lors du combat Sangoku-Piccolo, Piccolo lance une pierre sur le bras droit de Sangoku, mais parle du bras gauche. Le texte, retraduit fidèlement, garde la logique du script original. Mais l’image, elle, a été retournée comme un miroir pour se lire à l’occidentale. Résultat : le dessin ment, et le dialogue dit vrai.

À retenir

  • Une incohérence visuelle a intrigué les lecteurs français pendant des décennies sans explication
  • Le mirroring de Glénat retournait les images mais pas les dialogues traduits du japonais
  • Cette pratique éditoriale a pris fin en 2021, marquant la fin d’une ère du manga français

Pourquoi Glénat a retourné les pages pendant près de trente ans

Il faut remonter à 1993 pour comprendre. Le manga en tant qu’objet culturel n’existait quasiment pas en France, et l’idée de faire lire un livre à l’envers, de la dernière à la première page, semblait risquée pour un jeune public habitué aux albums franco-belges. Glénat a donc choisi de flipper chaque planche pour respecter le sens de lecture occidental, gauche à droite. Cette édition a permis de faire découvrir Dragon Ball à toute une génération, en facilitant l’accès au manga pour les premiers lecteurs non habitués à lire de droite à gauche. Un pari pédagogique, presque un acte de vulgarisation culturelle. Mais retourner une image, ce n’est jamais neutre.

Quand on inverse un dessin comme on retournerait une photo, tout change de côté : la main qui frappe devient l’autre main, une cicatrice migre de joue, un cœur symbolique glisse vers la droite. Les traducteurs, eux, travaillaient sur le texte japonais original, non retourné. Ils gardaient donc la logique initiale des dialogues, celle où Piccolo vise réellement le bras gauche dans la version japonaise. Mais l’image publiée en France, une fois symétrisée, montrait l’inverse. Le lecteur qui suivait attentivement l’action se retrouvait donc avec une bulle qui racontait une chose et un dessin qui en montrait une autre. Ce n’était pas un cas isolé : ce genre de discordance ponctuait plusieurs tomes, sans jamais être corrigé dans les rééditions de cette collection.

Le jour où Glénat a dû abandonner le sens de lecture inversé

L’histoire prend un tournant amusant en 2005, dans le tome 31. À la page 106, l’enchaînement des vignettes lors de l’arrivée de Cell paraît soudain incompréhensible une fois lu à la française. L’ordre des images lues à la française paraît peu cohérent : Piccolo aperçoit Cell, plus loin C-17 récupère, puis atterrit, puis Piccolo se détourne de Cell avant de le réapercevoir. Les fans de l’époque, sur les forums spécialisés, ont fini par comprendre que cette page-là n’avait tout simplement pas pu être retournée pour une raison de composition graphique, et qu’elle avait été imprimée dans son sens original japonais au milieu d’un tome entièrement occidentalisé. Une anomalie dans l’anomalie, révélatrice de la fragilité du procédé.

Il aura fallu attendre 2021 pour que Glénat tire un trait définitif sur cette pratique. L’éditeur a alors annoncé l’arrêt de la commercialisation des éditions dites « pastel » et « double », celles publiées dans le sens français. Les volumes étaient construits dans le sens de lecture occidental, avec des couvertures spécifiques, ce qui avait facilité l’accès au manga pour les premiers lecteurs non habitués à lire le sens japonais, de droite à gauche. Mais le temps du flip était révolu. L’éditeur a expliqué vouloir « rendre honneur à l’art de Toriyama, en ne conservant que leur sens de lecture initial ». Plus aucune case retournée, plus aucun bras qui change de camp entre le texte et l’image.

Une bascule qui a mis fin à une génération de « défauts de fabrique »

Vingt-huit ans après le lancement de cette édition en sens de lecture occidental en 1993, la maison d’édition a donc décidé d’y mettre un terme en 2021. Concrètement, seules deux versions ont survécu à ce grand ménage : l’édition originale, fidèle au sens japonais depuis 2003, et la Perfect Edition, plus luxueuse encore, avec traduction retravaillée et pages couleur. Les lecteurs qui veulent aujourd’hui découvrir Dragon Ball sans tomber sur ce genre d’incohérence graphique ont donc tout intérêt à se tourner vers ces éditions récentes plutôt que vers les vieux tomes pastel qui traînent encore chez les bouquinistes.

Ce qui frappe, avec le recul, c’est l’ampleur du phénomène : la série totalise 335 millions d’exemplaires vendus à travers le monde, et une bonne partie du lectorat français historique a grandi avec cette version mirroir sans jamais s’en apercevoir consciemment, seulement avec ce vague sentiment que « quelque chose clochait » dans certaines scènes de combat. L’erreur du bras n’était donc pas un accident de parcours isolé, mais la trace visible d’un compromis éditorial assumé pendant près de trente ans, un compromis qui a permis à Dragon Ball de conquérir un public entier, quitte à égarer quelques membres en cours de route.

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