Le 12 mai 1968, les Français allument leur poste pour découvrir enfin le fin mot de l’histoire du Numéro 6. Ce qu’ils voient les laisse sonnés : ni explication limpide, ni traître démasqué, ni happy end. Juste une allégorie visuelle, délirante, qui referme la boucle sans jamais répondre vraiment à la question qui obsédait tout le monde depuis dix-sept épisodes : qui est le Numéro 1 ?
En France, la série a été achetée par Pierre-André Boutang et diffusée dans son émission Nouveau Dimanche à partir du 18 février 1968 sur la deuxième chaîne de l’ORTF, mais sans les 13e, 14e et 15e épisodes. Trois épisodes manquants, purement et simplement zappés du programme. Un choix qui, avec le recul, en dit long sur la manière dont la télévision française de l’époque traitait les séries étrangères : on coupe, on adapte, on censure, sans trop se soucier de la cohérence d’ensemble. Sur les quatorze épisodes doublés, seuls treize ont été diffusés, ce qui était courant à l’époque.
À retenir
- Une fin volontairement énigmatique qui dérange bien plus que les explosions et révélations attendues
- L’ORTF censure la violence et renomme un épisode pour éviter de confondre avec Charles de Gaulle
- Le public français reste privé de réponses pendant 16 ans avant une première rediffusion en 1984
Un dénouement qui a mis le feu aux poudres, des deux côtés de la Manche
Avant même d’arriver en France, le dernier épisode avait déjà déclenché une tempête au Royaume-Uni. Habitué aux fins plus littérales et explicites, le public réagit de façon extrême, entre choc et déception, et la légende urbaine prétend même que McGoohan aurait reçu des menaces de mort. Vrai ou exagéré, l’épisode a suffisamment secoué les esprits pour que la rumeur d’un acteur-créateur contraint de fuir son pays s’installe durablement dans la mythologie de la série.
Le problème, c’est que Patrick McGoohan n’a jamais voulu boucler son histoire comme un vulgaire épisode de James Bond. Il ne propose pas une fin rationnelle et conventionnelle, mais une conclusion délirante qui déroute les téléspectateurs, car pour lui c’était une allégorie et on ne pouvait pas faire une conclusion à la James Bond. Un pari artistique assumé, à contre-courant total des attentes d’un public habitué aux séries d’espionnage classiques où le méchant tombe le masque dans les cinq dernières minutes.
Le Village version française : une censure qui ampute déjà l’histoire
Ce que les téléspectateurs de l’ORTF ignoraient, c’est que la version qu’on leur servait était déjà expurgée avant même d’arriver au fameux dénouement. Lors de sa première diffusion en France, au printemps 1968, la violence de certaines séquences fut amputée par les censeurs de l’ORTF, si bien qu’on ne voyait jamais à l’écran comment « Le Rôdeur » étouffait ses victimes, l’image étant supprimée dans tous les épisodes. Même traitement pour une scène de tentative de suicide, purement effacée du montage, et pour des séquences de violence jugées trop crues. Résultat : le public français regardait une série déjà lissée, amputée de ses aspérités les plus dérangeantes, avant même d’affronter l’énigme du final.
Autre curiosité bien française : l’épisode centré sur un ordinateur tout-puissant surnommé « le Général » a dû changer de nom à l’antenne. L’épisode The General fut traduit par Le Cerveau, pour éviter toute confusion avec Charles de Gaulle, alors président de la République, une précaution qui ne sera levée que quelques années plus tard, après la mort de De Gaulle. Une anecdote savoureuse qui montre à quel point l’ORTF, chaîne d’État sous contrôle gouvernemental, marchait sur des œufs avec cette série qui n’était jamais tendre avec les systèmes autoritaires.
Mai 68 en toile de fond : une coïncidence qui ne s’invente pas
Il y a quelque chose de vertigineux à se souvenir que ce dénouement a été diffusé le 12 mai 1968, en pleine crise sociale et politique française. La nuit des barricades du Quartier latin datait de quarante-huit heures à peine, et l’ORTF elle-même allait bientôt être paralysée par la grève générale qui a suivi. Une série entière consacrée à la révolte d’un homme contre un système qui veut le numéroter, le ficher et le faire taire, achevait sa diffusion française au moment précis où tout un pays contestait, dans la rue, ses propres institutions. Aucun communicant n’aurait pu programmer un timing aussi frappant.
Il aura fallu attendre seize ans pour revoir la fin
Le plus frustrant, pour les fans français, reste la suite de l’histoire. Alors que la BBC et ITV rediffusaient régulièrement la série outre-Manche, l’ORTF puis ses successeurs ont laissé filer des années entières sans jamais reprogrammer l’épisode final. Une première rediffusion a lieu l’été 1971, puis l’été 1972, ne concernant que quelques épisodes, et jusqu’en 1984, le dernier épisode, Le Dénouement, ne fut pas rediffusé. Seize ans de silence total sur la seule scène capable d’apporter (ou pas) des réponses. Ceux qui avaient raté la diffusion unique de mai 1968, ou qui l’avaient mal comprise sur le moment, n’avaient tout simplement aucun moyen de la revoir. Pas de magnétoscope grand public, pas de rattrapage, pas de VHS en vente libre : une génération entière de téléspectateurs est restée littéralement bloquée devant une énigme sans solution accessible.
C’est finalement un jeune passionné, Alain Carrazé, qui a débloqué la situation. Collaborateur de l’émission Temps X, il convainc les producteurs de racheter les droits de la série, permettant la rediffusion des treize épisodes et de l’avant-dernier, resté inédit, du 3 mai 1983 à mars 1984. Il faudra ensuite attendre 1986 pour une nouvelle diffusion complète sur TF1, puis les années 90 pour que M6 boucle enfin le cycle des rediffusions. Ironie du sort : une série sur l’enfermement et l’impossibilité de s’échapper aura elle-même tenu son public prisonnier de son mystère pendant près de deux décennies, sans échappatoire possible avant l’arrivée du câble et des rediffusions tardives.
Sources : lemagazinedesseries.com | unificationfrance.com