« Prends du riz et un journal » : ce qu’on m’a glissé avant d’entrer dans cette salle de la rue Galande

Rue Galande, dans le 5e arrondissement de Paris, un vendredi ou un samedi soir à partir de 21 heures : une file d’attente se forme devant une devanture qui ressemble à une petite chapelle reconvertie en salle obscure. Et c’est justement ce qu’elle était. Avant d’entrer, un habitué glisse le conseil rituel : prends du riz, une bouteille d’eau, et un journal pour te protéger de la pluie. Non, il ne s’agit pas d’une blague potache mais du mode d’emploi officieux d’une des expériences cinématographiques les plus dingues de la capitale : la séance interactive du Rocky Horror Picture Show au Studio Galande.

À retenir

  • Un rituel étrange vous attend à l’entrée : riz, eau, journal. Mais pourquoi exactement ?
  • Un film américain flop des années 70 est devenu une messe cinématographique parisienne
  • Cette salle n’a jamais arrêté de projeter le même film depuis près de 50 ans

Le rituel du riz, de l’eau et du journal, mode d’emploi

Techniquement, on ne « regarde » pas le film ici, on le vit. Au cinéma parisien Studio Galande, on ne diffuse pas le film, on le vit : les spectateurs sont pris à partie par une bande de joyeux lurons qui incarnent les personnages à l’écran et invitent tout le monde à s’intégrer à l’histoire. Concrètement, chaque objet apporté correspond à une scène précise. Un mariage à l’écran ? Du riz est lancé par le public. Il pleut à l’écran ? Préparez vos bouteilles d’eau et arrosez vos voisins, qui vous rendront la pareille sans prévenir.

Le journal, lui, sert littéralement de parapluie de fortune. D’autres accessoires sont possibles, mais le riz, l’eau, ainsi qu’un papier journal ou un parapluie pour s’abriter, sont incontournables, voire carrément obligatoires. Sans lui, on ressort trempé jusqu’aux os, et le riz qui macère sur les vêtements, ça tache durablement, alors mieux vaut aussi éviter le haut en satin ce soir-là. Ajoutez à ça une chorégraphie collective à apprendre sur place, le Time Warp, et vous comprenez que personne ne reste passif plus de dix minutes dans cette salle.

Un flop américain devenu messe parisienne depuis 1978

L’histoire de ce rituel commence loin de la rue Galande. Le Rocky Horror Picture Show est passé d’un échec commercial total à sa sortie à un favori culte. Sorti en 1975, ce musical totalement déjanté est au cœur d’une tradition cinématographique à vivre au moins une fois dans sa vie. Aux États-Unis, des spectateurs déçus par le four commercial ont commencé à revenir chaque semaine, à se déguiser, puis à répondre aux dialogues avant même les acteurs. Cette contre-culture a fini par traverser l’Atlantique.

Le Rocky Horror Picture Show arrive en France dans les années 80, au studio Galande, petit cinéma d’art et essai du quartier latin, devenu aujourd’hui le temple français du film, à partir d’une animation spontanée des spectateurs qui viennent jeter de l’eau et du riz à la séance. Une équipe de bénévoles réguliers s’est vite formée pour structurer ce chaos joyeux. Cette petite équipe est devenue le premier « cast » français, le Zen Room. D’autres troupes ont pris le relais depuis, avec un système bien rodé : le vendredi soir, c’est la troupe des No Good Kids qui prend le contrôle de la salle, et le samedi, ce sont les Time Slips qui emmènent le public dans une autre dimension.

Le chiffre qui impressionne le plus reste la longévité. Le Studio Galande diffuse le film toutes les semaines depuis 1978, sans jamais quitter l’affiche. C’est le premier cinéma au monde à exploiter le film sans interruption et le dernier à proposer le film animé chaque semaine en Europe. Un journaliste de l’INA, venu filmer une séance en 1987, notait déjà que depuis près de dix ans, le film était projeté dans ce petit cinéma parisien du quartier latin, avec l’ambiance, la folie, le jeu et le riz. Presque cinquante ans plus tard, rien n’a changé, si ce n’est le nombre de sachets de riz vendus à l’entrée.

Comment vivre l’expérience sans se faire piéger

La réservation n’est pas une option ici, c’est une nécessité. Chaque séance se fait à guichet fermé, ce qui veut dire qu’arriver sur place sans billet revient à faire demi-tour devant une porte fermée. Le rendez-vous a lieu tous les vendredis et samedis à 21 heures, au 42 rue Galande, à deux pas de Notre-Dame. Côté tenue, la règle est simple : venez comme vous êtes, ou costumé, ce qui reste largement encouragé par l’ambiance générale de la salle.

Ce qui frappe surtout, c’est le décalage entre l’accueil chaleureux à l’entrée et le déchaînement collectif qui suit. Le public est accueilli à l’entrée de la salle par la troupe bénévole en charge de l’animation de la soirée, déguisée et prête à incarner les personnages de Brad, Janet, Franck, Magenta, Riff Raff et Columbia. Deux heures plus tard, tout le monde ressort trempé, couvert de grains de riz, en ayant chanté des répliques qu’il ne connaissait pas une heure auparavant.

Un détail amuse particulièrement les habitués : ce rituel importé des salles américaines a fini par essaimer en dehors de Paris, notamment à Lyon, où d’anciens animateurs du Studio Galande ont formé leur propre troupe en 2009 pour exporter le spectacle dans d’autres villes françaises. La rue Galande reste pourtant le point de départ de toute cette folie collective, celui où le premier sachet de riz français a été lancé il y a presque cinquante ans, dans une salle qui n’a jamais éteint le projecteur.

Laisser un commentaire