Trois disques argentés, un poids symbolique de plus d’un gigaoctet de données, et une décision qui a changé pour toujours la relation entre Square et Nintendo. Final Fantasy VII pèse 1,32 Go, ce qui aurait nécessité 22 cartouches pour le développer sur Nintendo 64. Un chiffre qui donne le vertige et qui explique, à lui seul, pourquoi le RPG culte de 1997 a fini sur PlayStation plutôt que sur la console de Kyoto.
L’affaire remonte à janvier 1996, quand Square officialise son divorce avec Nintendo. Après six épisodes exclusifs sur les consoles Nintendo, Final Fantasy VII est annoncé le 12 janvier 1996 en exclusivité sur PlayStation. Le jeu, lui, sortira l’année suivante, en 1997, sur trois CD-ROM. Un basculement que personne n’avait vu venir à l’époque, tant la saga semblait indissociable des consoles japonaises à cartouche depuis la NES.
À retenir
- Pourquoi une cartouche aurait-elle coûté deux fois plus cher qu’un CD-ROM ?
- Square a-t-elle vraiment tenté de convaincre Nintendo avant de partir ?
- Comment trois disques argentés ont changé l’histoire du jeu vidéo pour les 30 prochaines années
Une histoire de mégaoctets, pas de rivalité
Le nœud du problème tient à une simple question d’arithmétique. Une cartouche de jeu Nintendo 64 contient 64 Mo alors qu’un CD-ROM peut contenir jusqu’à 650 Mo. Dix fois plus d’espace, tout simplement. Pour un studio qui rêvait de cinématiques en images de synthèse et de décors 3D détaillés, le choix ne relevait pas d’une préférence de marque, mais d’une nécessité technique.
Hironobu Sakaguchi, alors producteur du jeu et vice-président exécutif de Square Japon, a lui-même résumé la situation dans une interview accordée à la radio japonaise J-Wave. « Ce n’était pas un choix entre Nintendo ou Sony, mais un choix entre cartouches ou CD-ROM », a-t-il expliqué. Une nuance qui change tout : Square n’a pas fui Nintendo par opportunisme, elle a fui un support de stockage devenu trop étroit pour ses ambitions.
Le calcul économique achevait de trancher le débat. Sakaguchi a expliqué que s’ils avaient utilisé des cartouches, le prix de vente de FFVII aurait dépassé 10 000 yens, soit l’équivalent d’environ 60 dollars actuels. Pour comparaison, le précédent épisode, Final Fantasy VI sorti sur Super Nintendo, affichait déjà un prix de 11 400 yens hors taxe. Une cartouche capable d’accueillir un jeu aussi ambitieux aurait donc coûté une fortune à produire, et donc à acheter. « Ce coût était impossible », a résumé Sakaguchi, « donc à partir du septième épisode, nous sommes passés aux CD-ROM ». Le jeu fini, sorti sur trois disques, se vendait finalement 6 800 yens au Japon, un prix presque deux fois inférieur à celui qu’aurait imposé une cartouche géante.
Square a tenté de convaincre Nintendo avant de partir
Contrairement à l’image d’un divorce brutal et unilatéral, les archives montrent que Square a d’abord essayé de faire changer d’avis son partenaire historique. D’après les témoignages recueillis par la presse spécialisée, Square donnait à Nintendo des conseils techniques comme « vous allez avoir besoin d’un lecteur CD-ROM » ou « vous n’avez pas assez de bande passante pour faire ce que nous essayons de faire ». Des avertissements qui sont restés lettre morte. Le président de Nintendo, Hiroshi Yamauchi, a essentiellement refusé d’écouter tout cela.
Un ancien cadre de Sony a confirmé cette version des faits dans une interview reprise par la presse spécialisée. Plutôt que de simplement abandonner Nintendo, Square et Sakaguchi ont supplié le studio de reconsidérer sa position, mais Squaresoft n’a pas réussi à convaincre Nintendo de changer de plan. Le constructeur nippon restait fermement attaché à ses cartouches, pour des raisons qui n’avaient rien d’irrationnel sur le papier.
Nintendo défendait en effet des avantages bien réels. Un gain de temps sur les chargements, la possibilité de sauvegarder sans carte mémoire et un support plus robuste et plus difficile à pirater plaidaient en faveur des cartouches, qui permettaient en plus à Nintendo de percevoir des royalties et de réduire ses coûts de fabrication. Sur le papier, une stratégie défendable. Dans les faits, une erreur de calcul historique qui a coûté à Nintendo l’exclusivité d’une des franchises les plus lucratives du jeu vidéo.
Le coup de grâce est venu de la mise en scène
Au-delà du stockage brut, c’est l’ambition narrative de Sakaguchi qui a fait basculer la balance. Selon Shuhei Yoshida, ancien patron des studios PlayStation, Sakaguchi voulait créer un « jeu Final Fantasy façon film », une rupture totale avec les six épisodes précédents, tous en pixel art 2D. La cartouche disposait d’une mémoire tellement réduite qu’elle ne permettait pas de réaliser cette vision, ce qui a rendu la bascule vers Sony presque inévitable.
Le résultat final a validé cette intuition à sa sortie en 1997. Un journaliste spécialisé en tire aujourd’hui une conclusion sans appel : le fait que ce bond en avant pour la série ait dû être réparti sur trois disques prouve à lui seul que le jeu n’aurait jamais pu voir le jour sur N64. Les cinématiques pré-calculées, la voix des personnages implicite dans la mise en scène, l’ampleur du monde ouvert : rien de tout cela n’aurait tenu sur une puce cartouche, même démultipliée.
Cette rupture a eu des conséquences durables qui dépassent largement le cas de Final Fantasy VII. Ce choix de déplacer le développement de PS1 vers N64 a conduit la série principale à quasiment ignorer les plateformes Nintendo jusqu’à aujourd’hui. Presque trois décennies plus tard, la franchise reste majoritairement liée à l’écosystème Sony, même si quelques épisodes dérivés ont fini par revenir sur console Nintendo. Un rappel utile : la guerre des formats de stockage, aussi technique qu’elle paraisse, a parfois plus de poids sur l’histoire du jeu vidéo que n’importe quelle rivalité de marque.
Sources : p-nintendo.com | level-1.fr