Le tube de l’été 1989 vendu à plusieurs millions d’exemplaires n’était pas une création originale : c’était la copie, non créditée, d’un chant andin bolivien enregistré huit ans plus tôt. Lambada de Kaoma a dominé les radios françaises et européennes durant tout l’été, mais son histoire cache une bataille juridique retentissante qui a mis à nu les rouages peu reluisants de l’industrie musicale.
Les paroles et la musique de la chanson avaient été légalement enregistrées par les membres fondateurs de Los Kjarkas, Gonzalo et Ulises Hermosa, en 1981 auprès de l’Institut bolivien de la culture (IBC) et en 1985 auprès de la Société allemande pour les droits sur la représentation musicale et la reproduction mécanique (GEMA). Ce détail administratif, presque anodin, allait devenir la pièce maîtresse de toute la procédure judiciaire. Sans ce dépôt légal, difficile d’imaginer que les frères Hermosa auraient pu faire valoir leurs droits face à une machine promotionnelle internationale.
À retenir
- Une chaîne de reprises involontaires a transformé une chanson bolivienne en tube planétaire vendu à des millions d’exemplaires
- Les véritables auteurs ont dû prouver leurs droits en se basant sur des enregistrements administratifs datant de 1981
- Les juges ont tranché en analysant la signature mélodique : même déguisée, la mélodie originale était identifiable note pour note
Une chaîne de reprises qui a fini par effacer l’original
Entre le morceau bolivien de 1981 et le tube planétaire de 1989, il existe en réalité toute une généalogie de versions intermédiaires. La version « Llorando se fue » de 1984, la première version rythmée introduisant l’accordéon, a été publiée par le label péruvien INFOPESA, produite par Alberto Maraví. deux ans plus tard, une chanteuse brésilienne s’empare du morceau : Márcia Ferreira a été inspirée pour faire une version portugaise de « Llorando se fue » lorsqu’elle a assisté à une prestation du groupe péruvien Cuarteto Continental, dont les musiciens, captivés par la mélodie, lui ont fait découvrir le disque.
C’est cette version en portugais, « Chorando se foi », que les producteurs français vont finalement récupérer sans jamais remonter à la source bolivienne. Les deux producteurs français, Olivier Lorsac et Jean Karakos, avaient flashé pour une chanson lors d’un voyage au Brésil en 1988. Ils rapportent l’idée en France, forment le groupe Kaoma autour de la chanteuse Loalwa Braz, et transforment le morceau mélancolique en hymne dansant. Le thème de la séparation douloureuse du titre original a été transformé en célébration festive pour s’adapter au format tube de l’été, un glissement de sens entre l’original mélancolique et la version commerciale joyeuse.
Le problème, c’est que personne dans cette chaîne n’a pris la peine de créditer les véritables auteurs. Pire : les producteurs ont carrément inventé un nom. Chico de Oliveira était un pseudonyme d’Olivier Lorsac, comme l’a révélé le journal français Le Monde. Un tour de passe-passe qui permettait à l’un des producteurs de toucher lui-même les droits d’auteur d’une chanson qu’il n’avait pas composée.
Ce que les juges ont vraiment entendu
La supercherie n’a pas mis longtemps à éclater. Los Kjarkas ont dénoncé le plagiat au journal espagnol El País, déclenchant une onde de choc médiatique qui allait précipiter les procédures judiciaires. Les tribunaux ont dû trancher une question technique mais décisive : la mélodie de « Lambada » était-elle suffisamment proche de l’original bolivien pour constituer une contrefaçon, malgré les transformations rythmiques et linguistiques successives ?
Les magistrats ont tranché sans ambiguïté. Los Kjarkas et Márcia Ferreira ont tous deux poursuivi Kaoma avec succès pour violation du droit d’auteur, gagnant en justice, et l’affaire a conduit à ce que les deux parties reçoivent une compensation financière de Kaoma ; en 1991, un tribunal français a statué que les véritables auteurs originaux devraient apparaître sur toutes les publications futures. Une décision qui a fait jurisprudence dans le monde de la musique world et qui rappelle que la propriété intellectuelle traverse les frontières, même quand la chanson change trois fois de langue.
Dans le détail, Los Kjarkas et Márcia Ferreira ont poursuivi Kaoma avec succès, le premier groupe en 1990 et la chanteuse en 1991. Deux procès distincts, deux victoires, mais un seul verdict implicite : la mélodie andine appartenait bel et bien aux frères Hermosa, quoi qu’en disent les crédits du disque.
Sur le volet purement musical, l’analyse structurelle de la mélodie a joué un rôle clé. L’enregistrement original comportait un motif A de 3 mesures et un motif B de 4 mesures ; la longueur irrégulière de 3 mesures du motif A est une caractéristique distinctive qui a été conservée dans « Lambada ». même après être passée par le Pérou, le Brésil puis la France, la signature mélodique bolivienne restait identifiable note pour note. C’est précisément ce genre de détail technique, presque forensique, qui permet aux tribunaux de trancher ces affaires de plagiat quand les paroles et les langues ont changé mais que le squelette musical demeure intact.
Un succès planétaire, une paternité éclatée
L’ampleur du phénomène commercial rend l’affaire encore plus frappante. Lambada était considérée comme le plus grand succès européen de l’histoire de la maison de disques CBS, avec des ventes de 1,8 million d’exemplaires en France et de plus de 4 millions dans toute l’Europe ; selon le New York Times, elle s’est vendue à 5 millions d’exemplaires dans le monde entier rien qu’en 1989. Des chiffres vertigineux pour une chanson dont, au départ, aucun des vrais compositeurs ne touchait le moindre centime.
La bataille juridique a fini par rétablir un semblant d’équité sur les crédits. Les paroles et la musique de la chanson avaient été légalement enregistrées par les membres fondateurs de Los Kjarkas, Gonzalo et Ulises Hermosa, en 1981 auprès de l’Institut bolivien de la culture, et cette antériorité documentée a fini par s’imposer devant les tribunaux français. Aujourd’hui, les crédits officiels mentionnent bien Ulises Hermosa, Gonzalo Hermosa, Alberto Maraví, Márcia Ferreira et José Ari comme auteurs de la chanson.
Reste une ironie que peu de gens connaissent : à force de succès planétaire, c’est la version copiée qui a fini par éclipser l’originale dans la mémoire collective occidentale. Quand Los Kjarkas jouent encore aujourd’hui leur « Llorando se fue » en tournée, une partie du public européen croit assister à une reprise de Kaoma, alors que c’est très exactement l’inverse qui s’est produit il y a plus de quarante ans.
Sources : les-rimes-de-brigitte.fr | lescopainsd-abord.over-blog.com | fr.wikipedia.org