« Il me fallait un son que personne n’ait jamais entendu » : ce que le sound designer de Jurassic Park est allé capter dans un enclos d’animaux bien plus lents

Un aboiement rauque, presque mécanique, qui glace le sang dans la scène de la cuisine de Jurassic Park. Ce cri de vélociraptor culte, tout le monde s’en souvient. Ce que beaucoup ignorent, c’est qu’il provient d’un enclos de tortues en pleine activité amoureuse, enregistrées à Marine World par un ingénieur du son décidé à inventer un bestiaire sonore qui n’existait pas encore.

Le nom de ce magicien du son s’appelle Gary Rydstrom. Face à un défi impossible en apparence, celui de faire parler des créatures disparues depuis 65 millions d’années, il a choisi de traquer la matière première directement dans la nature plutôt que de bricoler des effets synthétiques en studio.

À retenir

  • Le cri emblématique du vélociraptor provient d’une source tellement embarrassante que le sound designer refuse d’en parler publiquement
  • Gary Rydstrom a passé des heures caché dans un enclos à attendre l’événement parfait pour capturer LA bande sonore
  • Un seul enregistrement d’une créature du zoo a suffi pour créer tous les rugissements du T-Rex du film original

Un casse-tête sonore : donner voix à l’inconnu

Face à la tâche difficile de donner une voix à des créatures dont personne n’a jamais entendu le son, Rydstrom s’est tourné vers la nature pour trouver des réponses. Le problème est simple à énoncer, presque insoluble à résoudre : il devait créer des dizaines de bruitages de dinosaures distincts pratiquement à partir de rien, puisque personne ne sait vraiment à quoi ressemblaient ces animaux disparus depuis longtemps.

Sa méthode de travail a consisté à partir sur le terrain plutôt que de chercher une solution en post-production. Sa solution a été de passer des mois à enregistrer des bruits d’animaux, certains exotiques, d’autres plus communs, avant de retravailler ces sons pour créer quelque chose d’étrange mais toujours organique. Une approche presque naturaliste, où le sound designer devient chasseur de sons avant d’être monteur.

Dans l’enclos des tortues, des heures d’attente pour quelques secondes de bande

Pour les vélociraptors, Rydstrom a eu une intuition qui a fait sa réputation. Quand on réfléchit à la manière de donner une voix aux dinosaures de Jurassic Park, les sons d’accouplement de tortues ne sont peut-être pas la première idée qui vient à l’esprit, mais pour lui, c’était un choix idéal, expliquant que l’accouplement des tortues pouvait prendre du temps, qu’il fallait donc avoir le temps de s’asseoir, d’observer et d’enregistrer. Une contrainte de patience transformée en avantage créatif : ces tortues tantriques lui ont ainsi offert plus que suffisamment de matière à travailler, et leurs appels coïtaux sonnaient totalement étrangers, parfaits pour une créature que personne n’avait jamais entendue, garantissant que le public ne pourrait pas identifier facilement le son.

Le lieu de tournage sonore, c’était un parc animalier, pas un studio hollywoodien aseptisé. Les raptors ont été voiced par des oies qui sifflent, et dans la fameuse scène de cuisine, par une tortue en train de s’accoupler, dont Rydstrom expliquait que les tortues en accouplement sont une source presque parfaite pour un sound designer, car elles peuvent s’accoupler pendant des heures et des heures, tout en produisant ces aboiements particuliers. Le résultat a de quoi surprendre quiconque connaît le processus : Rydstrom confiait à Vulture que si les gens savaient d’où venaient les sons de Jurassic Park, le film serait classé R, tant l’origine de ces cris est embarrassante.

Ce n’était pas la seule source utilisée pour donner vie aux raptors. Rydstrom a utilisé un large éventail d’animaux, des grues africaines, des tortues, des chevaux, plus un ami qui s’est retrouvé être le seul humain utilisé pour créer des bruits de dinosaures dans le film. Un patchwork sonore savamment dosé, où chaque créature emprunte un peu de sa voix à plusieurs espèces bien réelles.

Le T-Rex, un mélange improbable de zoo et de niche à chien

Le rugissement du Tyrannosaurus, celui qui fait trembler les verres d’eau sur la table dans la scène désormais mythique, cache lui aussi une origine surprenante. Un seul trumpet d’un bébé éléphant du zoo de San Francisco a servi pour chaque rugissement du T. rex dans Jurassic Park. Le hasard a joué un rôle décisif ce jour-là : quand il a enregistré ce son, Rydstrom savait qu’il avait capté quelque chose de bon, et les dresseurs eux-mêmes lui ont confié n’avoir jamais entendu l’animal produire ce bruit auparavant ; l’éléphant a refusé de recommencer, si bien que Rydstrom a réutilisé la même bande pour chaque rugissement.

D’autres espèces ont enrichi la texture du cri final. Pour le T-Rex, Rydstrom a utilisé un mélange de sons d’éléphant, d’alligator et de tigre, ajoutant même une touche de son propre Jack Russell, Buster. Le brachiosaure, géant débonnaire du film, doit lui son chant presque mélodieux à un animal beaucoup moins glamour. Ce cri chanté venait d’un âne, un son que Rydstrom appréciait particulièrement parce qu’un âne produit presque un yodel, avec plusieurs hauteurs de voix, et qu’en le ralentissant fortement, cela ressemblait à un chant.

Le troupeau de gallimimus qui déferle devant les héros a lui aussi une origine incongrue. Pour donner de la profondeur aux raptors, Rydstrom a mélangé des ébrouements de cheval pour l’agitation, des cacardements d’oie pour l’agressivité, ainsi que des clics de dauphin et de morse pour suggérer l’intelligence. Et quand les acteurs animaux ne suffisaient plus, l’équipe humaine prenait le relais : Rydstrom lui-même et son équipe ont poussé des cris et des grognements dans des micros, transformant ensuite ces enregistrements jusqu’à ce qu’ils ressemblent à des cris de douleur de prédateurs préhistoriques, ajoutant une charge émotionnelle que les enregistrements animaux seuls ne pouvaient pas offrir.

Ce travail de sound design a traversé les décennies bien au-delà d’Isla Nublar. Le rugissement du T-Rex créé par Gary Rydstrom a ensuite été réutilisé pour Dim dans 1001 Pattes, pour le Thanator dans Avatar et pour l’Hydre dans Percy Jackson et le voleur de foudre. Une preuve que le bruit d’une tortue amoureuse et le souffle d’un éléphanteau capricieux peuvent, une fois mixés avec du talent, devenir la matière première du cinéma de genre pour plusieurs générations de blockbusters.

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