« Ce n’est pas la musique du film » : ce que les acheteurs français trouvaient dans le disque de Batman signé Prince

Sur la pochette, une chauve-souris dorée et le nom de Prince en toutes lettres. Beaucoup de fans français, en 1989, ont cru acheter la bande originale du Batman de Tim Burton en repartant du disquaire avec ce vinyle sous le bras. Ce disque n’est pourtant pas la B.O. du film de Tim Burton, contrairement à ce que suggère la pochette, qui trompa beaucoup de monde à l’époque. Trente-sept ans plus tard, le malentendu reste l’un des plus tenaces de l’histoire du disque lié au cinéma.

À retenir
  • L’album Batman de Prince ne contient que six minutes de musique réellement utilisée dans le film de Tim Burton
  • Danny Elfman a refusé de collaborer avec Prince, menaçant de quitter le projet face à une fusion musicale proposée
  • La pochette du disque a trompé les acheteurs français qui cherchaient la bande originale du film de 1989

Un carton commercial vendu comme « la » musique du film

L’histoire démarre par une simple demande. Quand le réalisateur Tim Burton a contacté Prince pour lui demander d’écrire une chanson originale pour son blockbuster de 1989, Prince a répondu comme lui seul pouvait le faire : il a livré tout un album à la place. Six semaines de studio à Paisley Park, neuf titres, et un raz-de-marée commercial international.

L’album se classera premier au Billboard 200, et se vendra également très bien en Europe, où il sera numéro un dans plusieurs pays. En France, l’engouement est réel : le titre « Batdance » se classe rapidement en tête des charts de nombreux pays, dont la France. Le 45 tours du morceau s’écoule à 200 000 exemplaires dans l’Hexagone, un score colossal pour l’époque.

Le problème, c’est que rien sur la pochette n’indique clairement la nature réelle du produit. Beaucoup l’ont acheté en pensant retrouver les scènes cultes du film, l’ambiance gothique de Gotham, les envolées orchestrales du combat final. Ils ont trouvé du funk électronique, des samples de dialogues et une reprise chantée du thème télé des années 1960.

Ce qu’on entend vraiment dans le film

La réalité est plus nuancée qu’un simple abus marketing. Batman est davantage un album de Prince qu’une réelle bande originale de film : on n’entend que six minutes de ce disque dans le film, et seuls les titres « Partyman » et « Trust » y figurent de façon proéminente, les autres morceaux étant relégués aux fonds sonores. Neuf chansons, six minutes utilisées à l’écran. Le ratio interpelle.

Le morceau le plus identifiable reste « Partyman ». Cette chanson est l’une des rares de l’album à être clairement mise en avant dans le film, accompagnant la scène où le Joker et ses complices saccagent le musée d’art de Gotham. « Scandalous », lui, se glisse en fin de générique, juste après le thème de Danny Elfman.

Un autre morceau de Prince a discrètement infiltré la vraie partition. Une version éditée de « Scandalous » passe sur le générique de fin du film, après le « Batman Theme Reprise » de Danny Elfman, qui a lui-même intégré des fragments de la mélodie dans son score, notamment lors de la confrontation entre Vicki Vale et Bruce Wayne dans la Batcave. Preuve que les deux univers musicaux, en apparence opposés, se sont quand même frôlés.

Danny Elfman, le vrai compositeur qui a refusé de collaborer

La véritable partition du film existe bel et bien. Batman: Original Motion Picture Score est l’album de la musique de film pour le long-métrage de 1989, composé par Danny Elfman. Sorti quelques semaines avant le disque de Prince, il contient les envolées symphoniques que les acheteurs déçus cherchaient sans le savoir.

Les producteurs avaient pourtant envisagé de marier les deux artistes. Jon Peters et Peter Guber voulaient que Prince écrive la musique du Joker et Michael Jackson les chansons romantiques, Elfman devant ensuite fusionner les deux styles dans la partition complète. Le compositeur a catégoriquement refusé cette fusion.

Quand les producteurs ont suggéré qu’Elfman co-écrive la musique avec Prince, le compositeur a menacé de quitter le projet, expliquant qu’il n’était pas prêt à compromettre ce qu’il savait devoir être le son du film. Sa position tient en une phrase, restée célèbre chez les cinéphiles : composer un score n’est pas la même discipline qu’écrire des chansons.

Le compromis final a séparé nettement les deux univers. Elfman s’est chargé de la partition orchestrale, pendant que Prince créait une série de chansons destinées à ponctuer le film ; au final, le studio était tellement satisfait du travail des deux hommes qu’il a sorti deux bandes sonores distinctes de Batman, l’une signée Prince, l’autre signée Elfman. Deux disques, deux visions, une seule affiche.

Un malentendu qui a façonné la réputation de l’album

Cette confusion a longtemps collé à la peau du disque. Sur les plateformes d’avis et les forums de fans, le mot revient sans cesse depuis des années : « malentendu ». Avant tout, Batman n’est pas la B.O. du film de Tim Burton, contrairement à ce que suggère la pochette qui a trompé beaucoup de monde à l’époque, résume une critique postée sur SensCritique.

Ce quiproquo a même nourri une part de la mauvaise réputation de l’album chez les puristes. Certains fans historiques de Prince continuent de le classer parmi ses œuvres mineures, précisément parce qu’il a été jugé à l’aune d’un cahier des charges qu’il n’avait jamais prétendu remplir.

Le disque de Prince demeure pourtant une pièce à part dans sa discographie, sortie au moment où sa carrière avait besoin d’un second souffle. Après l’excellent « Lovesexy », Prince était pratiquement ruiné, entre ventes décevantes et tournée trop chère pour être rentabilisée. « Batdance » et « Partyman » l’ont remis sur les rails commerciaux, malentendu de pochette ou pas.

Aujourd’hui, les deux disques circulent toujours séparément chez les disquaires et sur les plateformes de streaming, sous des intitulés proches mais distincts. Un détail qui, trente-sept ans après, continue de piéger les collectionneurs pressés cherchant « la » musique de Gotham.

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