Un jeu, quatre licences vendues en parallèle, trois empires du jeu vidéo qui se tirent dessus devant les tribunaux, et au centre de tout ça, un ingénieur soviétique qui ne touche pas un centime. Pajitnov n’a pas gagné un dollar, ni même un rouble, pour son propre jeu pendant la première décennie suivant sa sortie. L’histoire de Tetris ressemble à un thriller de la Guerre Froide, avec des espions du logiciel, un magnat de la presse britannique et une poignée de main à Moscou qui a failli tourner au vinaigre.
En juin 1985, Alexey Pajitnov crée Tetris sur un Electronica 60 au centre informatique de l’Académie des sciences de Moscou, avant que le jeu soit porté sur IBM PC puis sur Apple II et Commodore 64. Le problème, c’est qu’en URSS, une invention développée dans un institut d’État n’appartient pas à son créateur. Pajitnov a été contraint de céder les droits de Tetris à Elektronorgtechnica (Elorg), une organisation étatique, pour dix ans. Il continue de toucher son salaire de chercheur, rien de plus, pendant que son puzzle traverse le rideau de fer.
- Alexey Pajitnov n’a reçu aucune rémunération pendant les dix premières années suivant la création de Tetris en 1985.
- Nintendo, Sega et Atari ont vendu des millions de copies de Tetris en parallèle sans coordination, générant des centaines de millions de dollars.
- La licence d’État soviétique Elorg appartenait à Tetris, ce qui a privé Pajitnov de ses droits d’auteur jusqu’au milieu des années 1990.
- Nintendo a réalisé le meilleur accord en négociant directement à Moscou et en bundlant Tetris avec la Game Boy.
Une seule licence vendue au moins quatre fois
Tout commence avec un homme d’affaires britannique du nom de Robert Stein. Stein a découvert le jeu en Hongrie, chez des copieurs clandestins, et a acheté en 1986 une société de logiciels hongroise qui vendait illégalement Tetris à l’Ouest. Sans contrat en bonne et due forme avec Moscou, il se met à sous-licencier le jeu à tour de bras.
Stein vend les droits à Spectrum Holobyte et à sa société sœur Mirrorsoft, qui cèdent ensuite les droits à Atari, lequel licencie à son tour les droits d’arcade japonais à Sega. Une chaîne de sous-licences qui s’étire sur trois continents, alors même que le contrat de Stein avec l’Union soviétique n’a été signé qu’au printemps 1988 avec Elorg, l’agence d’État, et ne couvrait que les droits PC. Résultat : Mirrorsoft encaisse pour l’Europe, Spectrum Holobyte pour les États-Unis, Atari pour les bornes d’arcade et les consoles américaines, Sega pour les arcades japonaises. Quatre géants, un seul jeu, zéro coordination.
La suite tourne à la bataille juridique. Tengen, filiale d’Atari, porte le jeu d’arcade de sa maison mère sur consoles en 1989, ce qui contrevient aux nouveaux accords de droits, et en juin de la même année Nintendo obtient une injonction judiciaire forçant Tengen à cesser la vente de ses copies. Fin 1989, un juge tranche en faveur de Nintendo : Atari Games doit détruire tout son stock invendu de Tetris, les exemplaires déjà vendus devenant des objets de collection très recherchés. Côté Sega, le sort est encore plus brutal : Mirrorsoft avait vendu les droits à Sega pour une version console, mais les droits légaux ont été tranchés juste avant la sortie du jeu, forçant Sega à détruire ses copies, dont six exemplaires environ ont survécu et se négocient aujourd’hui jusqu’à 16 000 dollars.
Nintendo décroche le vrai jackpot
Pendant que tout le monde se déchire devant les tribunaux, Nintendo négocie directement à Moscou. Howard Lincoln, vice-président de Nintendo of America, et le président Minoru Arakawa se rendent secrètement à Moscou pour obtenir les droits console, et signent un accord garantissant 500 000 dollars de royalties ainsi que cinquante cents par cartouche vendue. Un contrat qui va rapporter gros.
Nintendo a fini par vendre huit millions de copies de sa version NES de Tetris. Sur Game Boy, l’effet est encore plus massif, puisque Tetris a largement contribué au succès planétaire de la Game Boy. Cette réussite tient beaucoup à Henk Rogers, fondateur de Bullet-Proof Software, qui convainc Nintendo de fournir le jeu avec chaque console vendue en Amérique du Nord dès l’été 1989.
Un ingénieur moscovite regarde tout ça de loin.
Ce que Pajitnov a réellement touché
La réponse tient en une phrase : rien, pendant près de dix ans. Alors même que des entreprises du monde entier s’enrichissaient grâce à son invention, Alexey Pajitnov lui-même ne touchait aucune royalty, parce qu’Elorg était officiellement propriétaire de Tetris. Nintendo, Sega et Atari payaient des fortunes pour des licences, des procès et des cartouches détruites par palettes entières, mais l’argent finissait dans les caisses de l’État soviétique, pas dans la poche du créateur.
La situation bascule au milieu des années 1990. Les choses changent au milieu des années 1990, quand la licence d’Elorg expire et que les droits de Tetris reviennent enfin à son créateur. Pajitnov crée alors sa propre société, et en 1996, après avoir rejoint Microsoft pour développer des jeux, il commence enfin à percevoir des royalties sur la marque Tetris via The Tetris Company. Douze ans après avoir inventé le jeu le plus vendu de l’histoire, il touche enfin sa première part du gâteau.
Aujourd’hui, la structure a changé de visage. The Tetris Company agit comme gardienne de la marque, veillant à ce que chaque usage du jeu respecte des règles strictes, et Pajitnov ainsi que ses associés bénéficient de ce système via des royalties et des frais de gestion. Les chiffres précis restent confidentiels, mais des estimations fiables situent la fortune d’Alexey Pajitnov entre 20 et 40 millions de dollars. Une somme respectable, mais qui reste modeste face aux centaines de millions générés par les seules ventes de cartouches Nintendo à la fin des années 1980. Le film Tetris, sorti en 2023 sur Apple TV+, a remis cette saga sous les projecteurs, rappelant à quel point une simple absence de droit d’auteur individuel en URSS a pu priver un créateur de sa juste part pendant plus d’une décennie.
Sources : biography.com | yahoo.com