« Pas lui, pas sous la cape » : ce que Warner a reçu par sacs entiers après l’annonce de Michael Keaton en 1988

Cinquante mille lettres. C’est le chiffre qui a fait trembler les couloirs de Warner Bros. à l’automne 1988, quand le studio annonce que Michael Keaton, acteur comique connu pour « Mr. Mom », va enfiler la cape de Batman sous la direction de Tim Burton. Après l’annonce, Warner Bros avait reçu environ 50 000 lettres de colère, un déferlement jamais vu auparavant. Pas de réseaux sociaux, pas de pétitions en ligne à l’époque. Juste des enveloppes, des timbres, et une rage de papier qui s’est entassée sur les bureaux du studio.

À retenir
  • Warner Bros a reçu environ 50 000 lettres de fans en colère après l’annonce du casting de Michael Keaton en Batman en 1988.
  • Les détracteurs reprochaient à Keaton son manque de prestance physique, son crâne dégarni et son image comique incompatible avec le personnage.
  • Le film de Tim Burton sort en 1989 et devient un succès massif, transformant la controverse en triomphe critique et commercial.

Une avalanche de courrier jamais vue à Hollywood

Le producteur Jon Peters, qui a passé neuf ans à préparer Batman pour le grand écran, confirmera plus tard qu’un immense contingent s’est dressé contre ce choix. L’affaire dépasse vite le cercle des fanzines spécialisés. Le Wall Street Journal en fait carrément un sujet de une, racontant comment les fans de comics étaient vent debout contre le casting de Keaton dans le rôle-titre. La presse généraliste s’empare du sujet, et ce qui n’était qu’une rumeur de convention se transforme en polémique nationale.

Le grief des fans tenait en une phrase simple : Keaton ne ressemblait pas au Batman qu’ils avaient en tête. Un fan de Ceredo, en Virginie-Occidentale, résumait le malaise en expliquant que Batman devait mesurer 1m88 et peser 106 kilos, un colosse classiquement séduisant à l’image intimidante. Keaton, lui, affichait un physique bien plus modeste. L’acteur, surtout connu comme le farceur loufoque de « Beetlejuice », avait le crâne dégarni et un menton jugé peu héroïque, pour un gabarit d’environ 1m78 et 72 kilos.

« Mr. Mom en Batman » : le sarcasme comme arme

Les tabloïds ont eu vite fait de trouver leur formule choc. Sur le tournage londonien, l’ambiance était électrique. Le casting de Keaton a déclenché un tel ressac que les gens, sur le plateau à Londres, avaient pris l’habitude d’appeler le film « Mr. Mum » au lieu de « Mr. Mom », en référence directe à sa comédie de 1983. L’acteur Robert Wuhl, présent sur le tournage, a résumé l’ambiance des années plus tard.

Un fan cité par la presse américaine de l’époque a comparé l’idée de traiter Batman avec légèreté à voir « The Brady Bunch » sombrer dans le porno, illustrant l’ampleur du rejet. Les critiques les plus dures se recoupaient toutes sur le même point. On reprochait à Keaton de ne pas avoir de menton, pas assez de cheveux, d’être trop maigre, trop mou, trop petit, trop désinvolte et trop peu crédible. Même Bob Kane, le créateur du personnage, n’était pas emballé au départ, tout comme le producteur historique Michael Uslan, qui a confié avoir cru à une blague en apprenant la nouvelle.

La riposte de Warner : consultant, teaser et coup de bluff

Face à l’incendie médiatique, le studio ne pouvait pas rester silencieux. Warner a mobilisé toutes ses ressources pour éteindre la polémique. Le studio a promis aux fans que le film serait traité sérieusement, allant jusqu’à recruter Bob Kane lui-même comme consultant sur le film, avec des photos le montrant sur le plateau. Kane a alors déclaré que le film n’était absolument pas une comédie.

Tim Burton, lui, a défendu son choix bec et ongles. Le réalisateur expliquait au New York Times avoir envisagé de très bons acteurs au menton carré, mais ne pas réussir à les imaginer enfiler le costume de chauve-souris, alors qu’en regardant Michael Keaton, on percevait toutes sortes de choses qui se jouaient à l’intérieur. Une réponse d’auteur plutôt qu’une justification marketing.

Warner a aussi accéléré la sortie d’un teaser volontairement sombre et sans dialogue. Il fallait prouver au public le sérieux du projet avant la sortie en salles. Des analystes de Wall Street avaient même prédit que ce choix de casting ferait s’effondrer le box-office du film, forçant le studio à sortir en urgence une bande-annonce sombre et sans dialogue pour prouver le sérieux du long-métrage. Un pari audacieux pour calmer une base de fans en ébullition.

Le verdict du box-office a clos le débat

Le film sort finalement à l’été 1989. Le résultat balaie instantanément la polémique.

Le film s’est envolé au sommet du box-office, devenant l’un des plus gros succès de l’année. Keaton reprendra le rôle en 1992 dans « Batman, le défi », avant de le retrouver bien plus tard dans « The Flash » en 2023. Avec le recul, son choix pour incarner Batman et Bruce Wayne dans le film de Tim Burton apparaît comme une évidence, sa performance ténébreuse et maladroitement charismatique ayant placé la barre très haut pour toutes les itérations suivantes.

L’épisode a d’ailleurs fait des émules bien après lui. Mark Hamill a confié que ce déchaînement contre Keaton l’avait justement poussé à accepter, quelques années plus tard, de prêter sa voix au Joker dans les séries animées DC, préférant se concentrer sur la performance plutôt que sur l’apparence. Preuve que la controverse de 1988, aussi violente soit-elle sur le moment, n’a fini par peser en rien face à un film culte et une interprétation aujourd’hui unanimement saluée.

Laisser un commentaire