« Quand je suis rentré de Tokyo avec le premier épisode sous le bras, les Japonais trouvaient que le style des dessins faisait un peu trop français », racontait le producteur Jean Chalopin. À Paris, la réaction est inversée du tout au tout : chez France 3, on lui répond froidement que les dessins faisaient trop japonais. Bienvenue dans la fabrique d’Ulysse 31, série culte lancée en 1981, tiraillée en permanence entre deux continents et deux façons de raconter des histoires.
Ce grand écart n’avait rien d’un accident de parcours.
- Jean Chalopin et Nina Wolmark ont créé le concept et les scénarios à Paris tandis que Tokyo Movie Shinsha gérait l’animation technique au Japon.
- Le studio français exigeait douze images par seconde là où le standard japonais n’en utilisait que six, révélant l’ambition hybride du projet.
- L’équipe française s’est battue pour imposer des personnages féminins actifs, contre la vision traditionnelle du studio japonais qui les voulait effacées.
Paris écrit, Tokyo dessine
Tout démarre en 1978, quand Nina Wolmark et Jean Chalopin décident de transposer en dessin animé l’Odyssée d’Homère, mais projetée au XXXIe siècle. Le concept, les scénarios et une bonne partie de la direction artistique viennent de France, portés par la société DIC de Jean Chalopin. De l’autre côté du globe, le studio japonais Tokyo Movie Shinsha apporte le savoir-faire technique nécessaire pour donner corps à cette vision. Sur le papier, le partage des tâches paraît limpide. Dans les faits, il sera beaucoup plus âpre.
À Paris, des dessinateurs français comme François Allot, Philippe Adamov et Bernard Deyriès dessinent le character design original avant que les planches ne s’envolent vers l’archipel. Là-bas, l’animation proprement dite passe sous la direction de Shingo Araki, Jusaburo Takamata et Tayoo Ashida, des noms qui feront ensuite la réputation de l’animation japonaise bien au-delà d’Ulysse.
À l’époque, le standard japonais tombait fréquemment à six images par seconde, alors qu’Ulysse 31 était la plupart du temps animé à douze images par seconde, un écart qui trahissait déjà, à l’œil nu, l’ambition hybride du projet.
Le pilote qui a failli tout faire dérailler
En 1980, un premier épisode pilote est tourné sous la direction conjointe de René Borg côté français et Shigetsugu Yoshida côté japonais. Sur le plateau, la tension est considérable. Borg, habitué aux productions expérimentales, déteste l’animation industrielle et veut imposer des exigences techniques qui dépassent largement les standards de la télévision japonaise. En face, l’équipe du studio TMS a sa propre méthode de travail et ne peut s’y plier facilement, confrontée à un Français peu diplomate sur l’animation à la japonaise.
Résultat : ce premier pilote, réalisé par Borg, ne sera jamais diffusé à la télévision.
Un vaisseau né d’un compromis franco-japonais
Le malentendu tient d’abord à l’esthétique : traits fins, mecha futuriste, animation fluide, tout dans la série évoque l’anime nippon. Pourtant, le vaisseau d’Ulysse, l’Odysseus, résume à lui seul le compromis : son design, signé Shoji Kawamori, célèbre designer de mecha japonais, marie le logo de la chaîne commanditaire FR3 au futurisme de 2001, l’Odyssée de l’espace. Détail longtemps resté méconnu du grand public : le visage d’Ulysse a été retravaillé par l’équipe japonaise, qui souhaitait honorer Jean Chalopin en lui donnant la plupart de ses propres traits.
Ce choix graphique-là non plus n’a rien d’un hasard.
Le choc culturel derrière la caméra
Les tensions ne se limitaient pas au trait de crayon. Pour le studio japonais, la femme devait toujours rester derrière les hommes et ne pouvait jamais entreprendre d’action. Les auteurs français, eux, se sont battus pour corriger le tir et imposer leur vision.
Le succès, pourtant, ne s’est pas joué à Tokyo.
La série connaît un triomphe en France, mais ne rencontre pas le même succès au Japon, à cause d’une diffusion limitée sur le câble, ce qui entraîne l’annulation de la seconde vague de 26 épisodes prévue à l’origine. L’odyssée s’arrête donc à mi-chemin, sans que Chalopin et Wolmark aient pu boucler leur intrigue mythologique. Cette interruption explique la fin ouverte qui intrigue encore certains fans aujourd’hui.
Quarante-cinq ans après le lancement de la série, Jean Chalopin, barbe et tignasse toujours rousses malgré ses 75 ans, sourit encore en évoquant la réponse du public. Avec Bernard Deyriès, son complice depuis six décennies, les deux hommes se vouvoient toujours.
Leur histoire commune a fini par tenir dans un livre entier, coécrit avec les principaux créateurs de la série. Un objet qui retrace, épisode par épisode, cette drôle de fabrique où Paris écrivait pendant que Tokyo dessinait.
Sources : en.divertistore.com | rts.ch