Toutes les radios fabriquaient leur hit-parade au goût du programmateur en 1984 : le 4 novembre, Canal+ est allé chercher le numéro un là où personne ne regardait

Le 4 novembre 1984 à 13h05, une émission de trente minutes vient mettre fin à des années de bricolage. Jusque-là, chaque radio avait son hit-parade, souvent créé en fonction d’accords assez flous avec les différentes maisons de disques. Ce jour-là, Canal+ diffuse en clair le premier Top 50, un classement qui ne doit rien aux standards téléphoniques et tout aux ventes réelles en magasin.

Le chaos avait un système. En l’absence de toute méthode scientifique de relevé des ventes de disques, le show-biz national fonctionnait au pifomètre, au fantasme ou à la triche.

À retenir
  • Avant 1984, chaque radio créait son hit-parade selon des critères flous et des accords avec les maisons de disques
  • Le Top 50 repose sur le suivi scientifique des ventes réelles dans cent points de vente secrets, confiés à Ipsos et Nielsen
  • Peter et Sloane deviennent premier numéro un avec « Besoin de rien, envie de toi », surprenant les radios FM qui ne les auraient jamais classés en tête
  • Des vedettes comme Sheila et Dalida disparaissent brutalement du classement, révélant que leurs carrières reposaient sur du vent médiatique plutôt que sur des ventes

Le pifomètre contre la science

Une pléthore de hit-parades radiophoniques faisait office d’instruments de mesure que l’on fabriquait à partir des appels d’auditeurs, du choix des programmateurs, voire des ventes d’un seul magasin. Le système avait un angle mort évident, et les maisons de disques l’avaient bien compris. Naturellement, les maisons de disques pouvaient mobiliser des standards téléphoniques pour soutenir leurs poulains. Résultat : des artistes se maintenaient en tête des classements sur la seule force de leur service de presse, pas de leurs ventes réelles.

Trois hommes décident de sortir de cette ambiguïté. C’est Philippe Gildas, alors directeur d’Europe 1, qui prend l’initiative du premier classement « scientifique », avec l’aide de Pierre Lescure, directeur général de Canal+, et d’Étienne Mougeotte, patron de la rédaction de Télé 7 jours.

Cent points de vente et un secret bien gardé

La méthode tranche radicalement avec les habitudes de l’époque. Il s’agit d’un baromètre reposant sur un échantillon, secret, d’une centaine de points de vente. Sa gestion est confiée à Ipsos, institut chargé du relevé des disquaires et des grands magasins, et à Nielsen, firme américaine spécialiste des enquêtes dans la grande distribution. Concrètement, Nielsen relevait manuellement les différences de stock dans les bacs des hypermarchés, tandis qu’Ipsos s’occupait des disquaires. Personne ne savait dans quel magasin il était compté, ce qui rendait la triche nettement plus compliquée.

Chaque semaine, le classement se construit à partir d’une liste resserrée. L’étude se concentrait sur une liste de 70 titres élaborée par les maisons de disques, vendus chez un certain nombre de détaillants et grandes surfaces tenus secrets.

Peter et Sloane, l’improbable numéro un

Le premier verdict surprend tout le monde, à commencer par les radios elles-mêmes. Sur l’antenne de Canal+, Marc Toesca annonce à la France entière que le 45 tours le plus acheté du moment est celui d’un duo de variétés, Peter et Sloane. Le premier Top 50 révèle son historique premier numéro un, « Besoin de rien, envie de toi » de Peter et Sloane, qui restera en tête neuf semaines durant. Un titre que personne dans les grandes radios FM n’aurait misé en pole position, et pourtant les caisses des disquaires ne mentaient pas. Le générique de l’émission, lui, doit tout au hasard : c’est le titre « Dream » du producteur P. Lion, alors simple tube de club, qui accompagnera l’émission dès ses débuts.

Le succès de l’émission ne se dément pas dans la durée. Canal+ en fera plus de 462 émissions pendant neuf ans, diffusées en clair de 1984 à 1993, auxquelles s’ajoutent plus de 148 émissions Top Albums.

La fin des idoles fabriquées

L’objectivité du classement a un prix pour une partie du show-business français. Des vedettes de la chanson traditionnelle telles que Sheila, Dalida ou Mireille Mathieu disparurent brutalement du petit écran, victimes de cette photographie objective du marché. Ce n’est pas tant que leur public avait disparu : c’est que ce public, jusque-là invisible dans les statistiques truquées, ne suffisait plus à masquer l’évidence des ventes réelles. Le Top 50 a ainsi agi comme un révélateur photographique brutal, mettant à nu des carrières qui vivaient depuis des années sur du vent médiatique plutôt que sur des chiffres.

Le classement n’a pas suivi le même chemin que l’émission qui l’a rendu célèbre. Après l’arrêt de la diffusion sur Canal+ en 1993, c’est l’Ifop puis Tite Live, pour le compte du SNEP, qui reprennent l’établissement du classement, avant qu’il ne retrouve un écran de télévision sur MCM à partir de septembre 2002.

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