Neuf novembre 1981. Ce jour-là, le Journal officiel publie un texte qui met fin, sur le papier du moins, à des années de cache-cache entre bricoleurs des ondes et forces de l’ordre. Avant cette date, capter une fréquence FM avec autre chose que RTL, Europe 1 ou les stations publiques relevait du délit pur et simple. Après, une brèche légale s’ouvre enfin pour les radios locales privées, même si elle reste, on va le voir, beaucoup plus étroite qu’on ne l’imagine aujourd’hui.
Pour comprendre l’ampleur du soulagement que représente cette loi, il faut se replonger dans le quotidien des animateurs pionniers. Beaucoup planquaient leur matériel dans des valises, des greniers ou des voitures, prêts à décamper au moindre signe suspect. Jusqu’à l’affaire « Radio-Riposte », les stations pirates illégales bénéficiaient des avancées technologiques de l’époque qui permettaient l’installation d’émetteurs et d’antennes, facilement démontables, dans des maisons et appartements privés. Une antenne dans une valise, ce n’était donc pas une métaphore : c’était une nécessité opérationnelle face à des perquisitions qui pouvaient tomber n’importe quand.
À retenir
- Des antennes cachées dans des valises : la vie quotidienne des pionniers de la radio pirate
- Quand un futur président de la République s’est retrouvé poursuivi pour piratage radiophonique
- Comment une petite radio CGT en Lorraine a déclenché une révolution médiatique nationale
Des sidérurgistes lorrains aux couloirs du Parti socialiste
L’épisode fondateur se joue à Longwy, en pleine crise de la sidérurgie. Lorraine Cœur d’Acier, ou LCA, est une radio pirate fondée le 17 mars 1979 par la CGT dans la ville de Longwy, en Meurthe-et-Moselle, pour lutter contre les fermetures d’usines dans le milieu sidérurgique. L’antenne, elle, trône au sommet du clocher de l’église locale, un choix aussi symbolique que stratégique. Quand la police vient pour la saisir, les habitants se mobilisent : ils viennent empêcher la saisie, par la police, de l’antenne de leur radio plantée au sommet du clocher de l’église de Longwy. La station ne survivra que dix-huit mois, jusqu’en janvier 1981, mais elle marque durablement les esprits.
Au même moment, le combat se déplace vers la capitale, et prend une tournure inattendue. Deux jeunes députés socialistes lancent une radio pirate directement depuis le siège du parti. En 1979, deux jeunes députés socialistes, Paul Quilès et Laurent Fabius, créent un projet de radio libre à Paris, Radio Riposte, et sont rapidement rejoints par le sénateur Bernard Parmentier. L’opération tourne au coup médiatique retentissant : la police débarque cité Malesherbes en flagrant délit, sans parvenir à mettre la main sur le matériel. La police intervient en flagrant délit sans néanmoins parvenir à saisir les deux émetteurs utilisés ce soir-là, ce qui entraîne l’inculpation de François Mitterrand, Laurent Fabius et quelques autres, le 24 août 1979, pour infraction au monopole d’État de la radiodiffusion. Le futur président de la République, poursuivi pour piratage radiophonique : difficile de trouver ironie plus savoureuse que celle-là quand on connaît la suite.
Ce que change vraiment la loi du 9 novembre
Le texte porte un nom bureaucratique un brin froid, la loi n°81-994 « portant dérogation au monopole d’État de la radiodiffusion », mais son impact est immédiat sur le terrain. L’année 1981 marque la transformation du paysage radiophonique en France : la loi n°81-994 du 9 novembre autorise les radios locales à émettre, donnant naissance à des milliers de stations qui feront de la radio un média populaire. Une petite station associative, Radio Zema, décroche même la toute première dérogation accordée dans ce cadre.
Le problème, c’est que cette loi n’ouvre qu’une porte entrebâillée. Elle ne concerne que les radios associatives à but non lucratif, avec interdiction stricte de toute recette publicitaire, et son décret d’application ne sera effectif qu’en janvier 1982. Cette loi ne concerne en effet que les radios locales associatives, les seules radios privées autorisées à émettre, et son décret d’application, qui n’entre en vigueur qu’en janvier 1982, ne supprime pas le monopole mais l’aménage. Un projet plus professionnel comme RFM en fera les frais avant même la promulgation du texte, brouillé par pas moins de cinq émetteurs de TDF. Le projet vaut à sa station la mobilisation de cinq émetteurs T.D.F. pour la brouiller, avant même la loi du 9 novembre 1981 qui interdit les radios commerciales. la libération des ondes ressemble encore, à ce stade, à une libération sous surveillance.
La guerre des watts et le vrai coup de grâce en 1982
Ce qui suit tient presque du chaos organisé. Des centaines de stations éclosent dans les grandes villes, saturant très vite une bande FM déjà à l’étroit. Dans les grandes villes, la bande FM est saturée, et les radios les plus puissantes, souvent celles qui ont le plus de moyens financiers, écrasent les plus petites en augmentant illégalement la puissance de leurs émetteurs, c’est la « guerre des watts ». Radio Nova, NRJ, Carbone 14 émergent dans cette effervescence, tandis que d’autres, comme RFM, restent brouillées pendant des mois. Les radios pionnières furent rejointes et souvent débordées par les « ouvriers de la onzième heure » : RFM, longtemps brouillée néanmoins, NRJ, Radio Nova et Radio Libertaire.
Le véritable basculement arrive finalement l’année suivante, avec la loi Fillioud du 29 juillet 1982, qui abolit cette fois le monopole d’État sur la programmation elle-même. Elle porte sur les fonts baptismaux une instance de régulation jusqu’alors inédite, la Haute Autorité de la Communication Audiovisuelle, ancêtre indirect du Conseil supérieur de l’audiovisuel. Il faudra attendre 1984 pour que la publicité soit enfin autorisée sur ces antennes, offrant aux stations un vrai modèle économique. Un autre tournant intervient en 1984, lorsque la publicité est autorisée sur les ondes, les radios pouvant alors choisir entre un statut associatif subventionné par l’État ou commercial financé par la publicité.
Ce qui frappe, avec le recul, c’est la vitesse à laquelle un paysage entièrement verrouillé depuis la Libération a basculé en l’espace de trois ans. Des militants CGT juchés sur un clocher lorrain à un futur président poursuivi pour piratage radiophonique, en passant par des émetteurs planqués dans des valises, cette histoire raconte moins une loi qu’une génération qui a fini par forcer la main de l’État. La bande FM que l’on zappe aujourd’hui sans y penser, entre une radio associative de quartier et une grande marque nationale, porte encore, quarante-cinq ans plus tard, la trace de ces années de clandestinité.
Sources : clio-cr.clionautes.org | mediatheques.evreux.fr