Trente secondes. C’est le temps qu’il m’a fallu, en lançant l’épisode pilote en VOSTFR un soir de canicule, pour comprendre que je ne connaissais pas vraiment Danny Wilde. La voix de Tony Curtis dans The Persuaders! est plus rauque, plus new-yorkaise, plus abrupte que celle que j’ai dans l’oreille depuis l’enfance. Face caméra, l’acteur américain balance ses répliques avec un accent traînant de Bronx, sans cette élégance canaille qui a fait, en France, la légende d’Amicalement vôtre. Le choc n’est pas venu de l’intrigue, ni du générique de Roy Ward Baker, mais de l’absence d’un homme que je n’avais jamais vu : Michel Roux.
À retenir
- Pourquoi Tony Curtis aurait demandé à Michel Roux de le doubler à vie
- Comment une série en échec cuisant aux États-Unis est devenue culte en France
- Le paradoxe d’une œuvre sauvée par l’anonyme derrière le micro plutôt que par ses stars
Une voix française qui invente un personnage
Michel Roux n’a pas doublé Tony Curtis. Il l’a réécrit. Il a prêté sa voix à de nombreux comédiens étrangers, les plus connus étant Tony Curtis, notamment dans la série Amicalement vôtre, Peter Sellers, en particulier dans le rôle de l’inspecteur Clouseau, et Jack Lemmon. Comédien de théâtre biberonné aux planches parisiennes, Michel Roux commence sa carrière dès l’après-guerre et se forge une réputation sur les planches parisiennes, devenant l’un des piliers des émissions Au théâtre ce soir. Ce bagage de comédien de boulevard, habitué au rythme des répliques et à la précision comique, il l’a injecté directement dans Danny Wilde. Le résultat ? Un personnage plus enjoué, plus musical, presque plus séduisant que l’original, une sorte de dandy new-yorkais version française, débarrassé de la rugosité de l’accent d’origine.
L’anecdote la plus savoureuse tient en une phrase, rapportée sur Wikipédia : Michel Roux raconte que Tony Curtis était très content de sa voix française, au point qu’il lui aurait demandé d’assurer par contrat tous ses doublages à venir. Imaginez la scène inversée : un acteur américain, star hollywoodienne depuis les années 1950, tellement conquis par sa version française qu’il veut la garder pour toujours. Ce n’est pas rien. Face à lui, Claude Bertrand (1919-1986) était la voix de Roger Moore, duo qui, ensemble, a fini par éclipser dans l’imaginaire collectif français les voix originales des deux acteurs.
Pourquoi la VF a fini par surclasser la VO
Ce n’est pas un simple ressenti nostalgique. Sur les forums de fans et les sites spécialisés, le constat revient sans cesse : alors que bien souvent le doublage français est accusé d’appauvrir la version originale, celui d’Amicalement vôtre est carrément devenu culte. Le phénomène est rare. La plupart du temps, un doublage lisse les aspérités d’un jeu d’acteur, uniformise les intonations, aplatit l’humour. Ici, c’est l’inverse qui s’est produit : la VF a ajouté une couche de second degré, un phrasé plus enlevé, une complicité entre les deux voix françaises qui semble presque écrite pour l’exercice.
Il faut dire que la série elle-même n’avait rien d’un long fleuve tranquille outre-Manche. Le vendredi 17 septembre 1971, les téléspectateurs britanniques découvrent sur ITV un duo inédit : Roger Moore et Tony Curtis dans The Persuaders. Les Français devront attendre 1972 pour voir les play-boys malicieux, à partir du 3 octobre 1972 sur la deuxième chaîne de l’ORTF. Mais aux États-Unis, la sauce n’a jamais pris. Un piteux échec d’audience aux Etats-Unis durant la saison 1971-1972, où elle se retrouve le samedi soir sur ABC face à Mission impossible a scellé son destin. L’échec de la diffusion aux États-Unis où seuls 20 des 24 épisodes produits sont diffusés sur le réseau ABC entraîne l’arrêt de la série, le réseau américain étant le financier principal de la série.
Une seule saison, un statut culte à rebours
Vingt-quatre épisodes. Une seule saison. Et pourtant, la série tourne en boucle sur les écrans français depuis un demi-siècle, un paradoxe qui en dit long sur la façon dont un doublage peut sauver, voire transcender, une œuvre commercialement moribonde dans son pays d’origine. La diffusion en boucle depuis cinq décennies pourrait donner l’impression que la série a duré des années alors qu’elle n’a en réalité connu qu’une seule saison de 24 épisodes. Les tentatives de résurrection n’ont jamais abouti : même échec sur le petit écran lorsque Robert S. Baker, le créateur de la série, tente au début des années 1990 de lancer lui-même New Persuaders, une suite directe avec les héritiers des deux héros, et quand le scénariste du premier Fast and Furious, l’Américain Gary Scott Thompson, annonce en 2014 qu’il travaille à un remake pour la télé, le projet ne verra jamais le jour non plus.
Difficile de ne pas y voir un signe. La série originale, portée par deux stars mondiales, n’a jamais retrouvé de second souffle chez elle. En France, en revanche, elle est devenue un marqueur générationnel, transmis de grand-parent à petit-enfant sur les rediffusions de M6 et de Paris Première, précisément grâce à ce travail de doublage hors norme. Le spécialiste Alain Carrazé résume bien ce paradoxe : avec ses deux personnages malicieux qui ne se prennent pas au sérieux, Amicalement vôtre est le reflet total de l’insouciance du début des années 1970, ce qui explique que c’est devenu intemporel.
Michel Roux est mort en 2007, à 77 ans, sans jamais avoir tourné une seule scène de la série qui l’a rendu célèbre en France. Il n’a fait qu’y prêter sa voix, quelques heures en studio, loin des plateaux londoniens et des courses de Ferrari. Reste cette question qui trotte depuis mon marathon en VO : combien d’autres séries culte françaises doivent-elles leur postérité, non pas à leurs acteurs originaux, mais à l’anonyme derrière le micro qui a su, un jour de studio, réinventer un personnage sans jamais apparaître à l’écran ?
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