« Ce n’est pas ça qu’il avale » : ce que l’équipe de L’Île aux enfants glissait dans le saladier de Casimir avant chaque prise

Confiture de fraises, banane écrasée, chocolat râpé, moutarde de Dijon extra forte et une saucisse de Toulouse crue mais tiède. Voilà, sur le papier, la recette officielle du fameux Gloubi-Boulga que Casimir touillait avec délectation dans son saladier, sous l’œil ravi (ou dégoûté) de millions d’enfants devant TF1 dans les années 70 et 80. Mais un mélange pareil, personne ne peut raisonnablement l’avaler à chaque prise, plusieurs fois par jour, pendant huit ans de tournage.

À retenir

  • Pourquoi Casimir n’a jamais avalé une seule bouchée de gloubi-boulga malgré les apparences
  • Les contraintes techniques et physiques qui rendaient l’ingestion impossible
  • L’aveu involontaire d’Yves Brunier des décennies plus tard qui trahit la supercherie

Une recette qui n’a jamais été pensée pour être mangée

Il faut d’abord comprendre d’où vient ce plat improbable. Le gloubi-boulga trouve ses origines dans l’enfance de Christophe Izard, le créateur de Casimir et de L’Île aux enfants, qui durant la Seconde Guerre mondiale, alors enfant, est hébergé par une vieille dame russe. Afin qu’il se tienne tranquille, celle-ci lui faisait touiller longuement du sucre et des jaunes d’œuf dans un saladier, une sorte de sabayon qu’elle appelait « Kogel mogel ». Un souvenir d’enfance transformé, des années plus tard, en gag télévisuel absurde.

Le gloubi-boulga s’inspire du premier plat pour le nom, et du second pour la recette, légèrement améliorée à la sauce Casimirus, avec de la moutarde et de la saucisse de Toulouse, cette dernière devant être « tiède mais crue », d’après Casimir. Sur le papier, ça fait sourire. Dans un saladier, en vrai, sous les projecteurs d’un studio, ça devient un problème logistique de taille. Car le gloubi-boulga est un mets réputé immangeable, dont seule l’espèce des « Casimirus » est friande. Une blague écrite noir sur blanc dans le scénario même de la série. Le comédien qui donnait vie à Casimir n’était clairement pas censé s’en délecter pour de bon.

Un costume qui ne permettait tout simplement pas de vraiment manger

Reste que Casimir, à l’écran, portait bien la mixture à sa bouche, sourire aux lèvres. Le secret tient d’abord à la mécanique même du costume. La tête est séparée du corps du costume et s’enfile comme un casque, un mécanisme interne relie les mouvements du menton du manipulateur à la bouche de Casimir, et un micro HF installé sur le front amplifie en direct sa voix. la bouche que l’on voit s’ouvrir et se refermer n’est pas une vraie bouche fonctionnelle capable d’ingérer quoi que ce soit. C’est une prothèse articulée, pilotée à distance par le comédien enfermé dans une carcasse de mousse.

Ajoutez à cela des conditions de tournage éprouvantes. C’était un costume assez fragile conçu pour être sur un plateau de télévision, et le plus contraignant n’était pas le poids du costume mais la chaleur, au point que le comédien ne pouvait rester que 40 minutes maximum à l’intérieur. Quarante minutes. Pas de quoi refaire cuire une saucisse ni redéguster un mélange à chaque prise, sur un rythme où deux semaines de préparation étaient suivies de deux semaines de tournage, avec deux à deux épisodes et demi bouclés par journée. Dans ces conditions, gérer un vrai plat comestible et périssable relevait de la mission impossible plutôt que du détail d’accessoiriste.

L’aveu, des décennies plus tard, sur le plateau de Michael Youn

La preuve la plus limpide de cette mise en scène est venue bien après la fin de L’Île aux enfants, quand Yves Brunier, le comédien-marionnettiste derrière Casimir, a été réinvité à incarner son personnage à la télévision. Sur un plateau où Casimir était invité, Michael Youn avait préparé un saladier géant de gloubiboulga, mais Brunier a négocié en coulisses pour qu’on retire les cuillères, et Youn, respectueux du personnage, a accepté sans difficulté.

Retirer les cuillères. Ce détail, presque anodin en apparence, dit tout. Casimir pouvait bien plonger ses pattes dans le saladier, remuer la mixture, mimer la gourmandise avec la conviction qui a fait son succès, mais il n’était jamais question qu’il avale réellement quoi que ce soit devant les caméras. Le comédien contrôlait scrupuleusement chaque interaction avec l’accessoire, des décennies après avoir quitté le plateau original, preuve que cette règle tacite du tournage n’avait rien d’un hasard ponctuel mais relevait bien d’une habitude installée dès les débuts de la série.

On comprend mieux, dès lors, pourquoi le terme est resté dans le langage courant bien après l’arrêt de la série. Le succès de L’Île aux enfants fut tel que le terme « gloubi-boulga » est passé dans le langage populaire français, désignant un mélange désagréable, voire plus souvent un discours très confus de propos incohérents et incompréhensibles. Le mot a survécu à l’émission elle-même, entré au vocabulaire de générations entières pour qualifier n’importe quel fatras improbable, en politique comme dans une cuisine ratée.

Reste un détail savoureux que peu de fans connaissent : le costume de Casimir a connu plusieurs versions au fil des huit années de diffusion. C’est le comédien Yves Brunier qui endossait l’un des six costumes de 8 kilos de Casimir, qu’il décrivait lui-même comme « un véritable sauna ». Autant dire qu’entre la chaleur étouffante, le poids de la carcasse et la bouche mécanique reliée au menton, avaler la moindre bouchée de moutarde extra forte et de saucisse crue aurait été le cadet des soucis de l’équipe. Le vrai tour de force de Casimir n’a jamais été de manger du gloubi-boulga, mais de faire croire qu’il adorait ça.

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