« Ce n’est pas la fin qu’on a vue à Paris » : ce que Columbia a remonté dans Le Grand Bleu pour les salles américaines

Aux États-Unis, Jacques Mayol ne disparaît pas dans le bleu. Il remonte. C’est la version que Columbia Pictures a distribuée en salles en 1988, radicalement différente de celle que le public français a découverte la même année. La version américaine du film comprend une fin différente des versions européenne et française : Jacques descend et atteint la plateforme à 120 mètres, un dauphin apparaît alors, mais ne s’approche pas davantage de Jacques, qui finit par lâcher la gueuse pour le suivre, s’éloignant avec lui dans les profondeurs.

Là s’arrête la version française. Pas la version Columbia.

Une scène a été rajoutée afin de rendre cette fin plus heureuse, le dauphin ramène Jacques à la surface. Selon la fiche IMDb consacrée aux versions alternatives du film, dans la version américaine, une fin plus heureuse a été ajoutée, où le dauphin ramène Jacques à la surface. Le site TV Tropes décrit la scène avec précision : dans la version américaine, Jacques nage avec un dauphin depuis une profondeur vertigineuse jusqu’à la surface et nage avec ce même dauphin sous la lumière de la lune, puis le générique défile. Exit l’ambiguïté métaphysique du montage original, place à un happy end sans équivoque.

La musique change aussi. La version française originale de 132 minutes possède une bande originale du compositeur habituel de Luc Besson, Éric Serra, tandis que la version américaine dure 118 minutes et a été réorchestrée par Bill Conti.

À retenir
  • La version américaine du Grand Bleu se termine par le sauvetage de Jacques par un dauphin, contrairement à la version française où il disparaît dans les profondeurs
  • Le producteur Jerry Weintraub a imposé ces changements et commandé une nouvelle orchestration à Bill Conti, transformant le film en ce que Besson appelait un « Rambo sous les mers »
  • La version Columbia n’a jamais été éditée en DVD ou streaming et reste quasi introuvable, tandis que la Director’s Cut française longue de 50 minutes supplémentaires circule mondialement

Un remontage voulu par le distributeur américain, contre l’avis de Besson

Ce n’est pas Columbia seule qui a piloté ce chantier créatif. Le film a été distribué par Gaumont en France, la Weintraub Entertainment Group et Columbia Pictures aux États-Unis. Selon le récit publié sur Medium, c’est Jerry Weintraub, producteur ayant notamment porté Karate Kid, qui a acheté les droits de distribution nord-américains et imposé les changements. Jerry Weintraub, producteur oscarisé derrière The Karate Kid, a acheté les droits de distribution du Big Blue pour le marché américain et a demandé à Conti de le réorchestrer. La musique n’a pas été le seul changement apporté par Weintraub : il a également remplacé la fin du film par un dénouement un peu plus heureux.

Luc Besson n’a jamais digéré l’affaire.

Le réalisateur a résumé sa frustration sans détour. Il a expliqué que ce changement, ajouté à la promotion du film, l’avait condamné aux États-Unis : au lieu d’accepter le film tel qu’il était, le distributeur a tenté d’en faire un « Rambo sous les mers », attirant « tout le mauvais public ». Le résultat commercial confirme l’échec du pari : le film qui cartonnait en Europe n’a pas convaincu outre-Atlantique malgré, ou à cause de, ce lifting narratif. Le film est devenu l’un des plus grands succès commerciaux français, même si l’adaptation destinée à une sortie américaine a été un échec commercial dans ce pays.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Le film a réuni 9,2 millions d’entrées en France, contre 4 millions de dollars de recettes mondiales pour la version américaine.

Le montage américain a aussi été raboté pour des raisons de classification. La version américaine originale de 119 minutes était classée « PG-13 » et a été retravaillée pour obtenir un classement « PG ». Une poignée de minutes en moins, une fin en plus, une bande-son entièrement remplacée : le film que Columbia a mis en salles ne ressemble déjà presque plus à celui présenté à Cannes quelques mois plus tôt. Lorsque Luc Besson présente Le Grand Bleu au Festival de Cannes 1988, il est accueilli par des sifflets et des critiques jugeant que son scénario est simpliste et son esthétique trop commerciale. À Paris, pourtant, le public a suivi massivement là où la critique se montrait sévère.

Une version aujourd’hui quasi introuvable

Ce montage américain n’a jamais eu les honneurs du DVD ou du streaming. Cette version n’a été disponible qu’en VHS et Laserdisc aux États-Unis, avec des transferts pan and scan au format 4×3, et elle est aujourd’hui épuisée.

Le distributeur français, lui, a pris une direction inverse en misant sur la longueur plutôt que sur l’édulcoration. Immense succès en salle en 1988 avec près de 9,2 millions d’entrées, Le Grand Bleu est ressorti l’année suivante dans une version plus longue de 50 minutes. Le réalisateur a ensuite publié en DVD une Director’s Cut plus longue, reprenant la fin originale et une version étendue de la partition d’Éric Serra. C’est cette version, sombre et fidèle à l’intention initiale, qui circule aujourd’hui dans le monde entier, la copie Columbia de 1988 étant reléguée au rang de curiosité pour collectionneurs.

Il reste une ironie que peu de spectateurs connaissent. Sa sortie a été bloquée en Italie pendant quatorze ans, à la suite d’un procès en diffamation intenté par Enzo Maiorca, qui n’appréciait pas le portrait, pourtant largement fictif, que Besson faisait de lui. Entre une fin réécrite pour les Américains et une diffusion interdite pour les Italiens, Le Grand Bleu aura connu, dès sa sortie, trois vies parallèles selon le pays où on l’a regardé.

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