Deux prises casque et un bouton orange sur le premier Walkman de 1979 : ce que ce bouton déclenchait quand on le pressait

Un bouton orange, deux prises casque, et une idée qui semblait géniale sur le papier : voilà ce que cachait le premier Walkman commercialisé par Sony en juillet 1979. Ce bouton, baptisé « hotline », n’avait rien d’un gadget marketing. Il activait un micro intégré qui coupait la musique pour laisser passer la voix d’un interlocuteur, directement dans les écouteurs. Une fonction pensée pour le partage, et qui allait pourtant disparaître en quelques années seulement.

À retenir

  • Un bouton orange secret activait un micro intégré sur le premier Walkman
  • Sony voulait partager la musique, mais les clients en voulaient l’inverse
  • Cette fonction révolutionnaire a disparu après seulement quelques années

Le pari social d’Akio Morita

Le TPS-L2, premier modèle de la lignée Walkman, sort au Japon le 1er juillet 1979. Il coûtait 33 000 yens à sa sortie sur le marché japonais, et 200 dollars quand il arrive aux États-Unis un an plus tard, en juillet 1980. Un prix qui n’a rien d’anodin pour l’époque, mais qui n’est pas la caractéristique la plus étonnante de l’appareil.

Ce qui frappe surtout, c’est sa philosophie de conception, à l’opposé de l’usage qu’on associera plus tard au Walkman. Le TPS-L2 avait deux prises casque sur le côté au lieu d’une seule, plus un petit bouton orange marqué « hotline ». Ces deux éléments venaient directement du président de Sony, Akio Morita, convaincu qu’il serait impoli et isolant qu’une seule personne écoute de la musique seule. Une vision presque paradoxale, quand on sait que le Walkman deviendra justement le symbole de l’écoute individuelle et de la bulle sonore personnelle dans les transports en commun.

Les deux prises n’étaient d’ailleurs pas neutres dans leur nom. Les deux sockets de l’original TPS-L2 étaient étiquetés « guys » et « dolls » (garçons et filles). Une époque révolue, où l’appareil se présentait explicitement comme un objet de rendez-vous à deux, davantage que comme un compagnon solitaire de trajet.

Comment fonctionnait réellement le bouton hotline

Concrètement, que se passait-il en pressant ce bouton orange ? Le bouton HOT LINE du Walkman TPS-L2, une fois pressé, coupait la musique et activait un micro intégré, permettant de parler à quelqu’un sans avoir à retirer son casque. Deux amis pouvaient donc partager la même cassette, chacun avec son propre casque branché sur sa prise dédiée, et échanger quelques mots sans interrompre l’écoute ni arracher les écouteurs.

Ce micro n’était pas une pièce ajoutée spécialement pour l’occasion. Le TPS-L2 utilisait le châssis et les pièces mécaniques du magnétophone à cassette TCM-600, dont la tête d’enregistrement, le levier de protection contre l’effacement et le compteur de bande avaient été retirés. Sony avait donc supprimé la fonction d’enregistrement pour transformer un dictaphone de reporter en lecteur de musique grand public. Mais la suppression du circuit d’enregistrement entraînait aussi celle de la prise micro, bien que le microphone interne soit resté en place, utilisé pour la désormais célèbre fonction « hot line ». Un recyclage habile de composants existants plutôt qu’une innovation coûteuse : Sony a simplement trouvé une seconde vie à un micro qui n’avait plus d’utilité première.

Le mécanisme précis reste amusant à décrire. Presser le bouton orange, situé à l’emplacement où se trouvaient auparavant les commandes d’enregistrement et d’avance rapide, faisait baisser le son de la cassette et mixait la sortie du microphone, permettant de parler à l’auditeur sans arrêter la bande. Pas de coupure brutale de la musique donc, mais un fondu qui laissait filtrer la voix par-dessus la mélodie. Une version très rudimentaire du « transparency mode » qu’on retrouve aujourd’hui sur les écouteurs sans fil haut de gamme, presque cinquante ans avant l’heure.

Un flop commercial qui change tout notre rapport à la musique

L’histoire aurait pu s’arrêter là si le public avait suivi l’intuition de Morita. Il n’en fut rien. En quelques années, les acheteurs avaient ignoré cette idée à un point tel que Sony retira discrètement les deux fonctionnalités, et l’image d’un inconnu scellé dans sa musique privée dans le métro devint si banale qu’elle allait définir les quarante années suivantes de l’électronique grand public. Les gens voulaient précisément l’inverse de ce que Sony avait imaginé. Pas de partage, pas de conversation par-dessus la cassette. Juste le silence du monde extérieur et une bande-son rien qu’à soi.

Le modèle qui a suivi le TPS-L2, le WM-2, a d’ailleurs acté ce changement de cap. La plupart des caractéristiques du TPS-L2 ont survécu, sauf les commandes de volume séparées gauche et droite et le microphone « hot line » ; à la place, les écouteurs originaux avaient un gros bouton-poussoir orange à l’endroit où les deux câbles se séparaient, qui coupait le son, un dispositif similaire mais bien moins intéressant. Le bouton orange a survécu sous une forme dégradée, simple interrupteur de coupure, avant de disparaître complètement des générations suivantes.

Reste un détail qui donne une saveur particulière à cette histoire : le succès du Walkman n’a pas été immédiat non plus. Après un premier mois décevant où seulement 3 000 unités furent vendues, les ventes ont explosé pour atteindre 1,5 million d’exemplaires dans le monde pour ce premier modèle. Sony a donc eu raison sur l’essentiel, l’écoute portable, et tort sur le détail, l’idée qu’on voudrait la partager. Les exemplaires originaux avec leur bouton hotline fonctionnel, micro compris, restent aujourd’hui des pièces recherchées par les collectionneurs, un vestige d’une époque où même les ingénieurs de Sony ne devinaient pas encore que le vrai luxe technologique serait de pouvoir s’isoler du monde, écouteurs vissés sur les oreilles.

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