En filmant la Reine en plans serrés, en contre-plongée et dans la fumée, Cameron a caché ce que deux hommes faisaient à l’intérieur du corps

Quatorze mètres de haut, un squelette hydraulique et deux cascadeurs collés dos à dos dans la poitrine de la créature. Voilà ce que cachait la Reine Alien d’Aliens : le retour, le blockbuster de James Cameron sorti en 1986. Le réalisateur a multiplié les gros plans, les angles en contre-plongée et les nappes de fumée pour dissimuler un secret de tournage aussi ingénieux que risqué : à l’intérieur du corps du monstre, deux hommes actionnaient chacun des bras de la créature, invisibles sous des kilos de mousse et de latex.

Le récit de cette prouesse technique a été largement documenté par les équipes de Stan Winston Studio, en charge des effets spéciaux du film. Cameron a conçu la méthode d’opération de la Reine en suspendant la marionnette à une grue et en installant deux cascadeurs à l’intérieur de la section médiane pour actionner les quatre bras via des tiges, câbles et systèmes hydrauliques externes. Une idée qui a d’abord semblé complètement folle à son propre équipe de créatures.

À retenir

  • Deux hommes actionnaient les quatre bras de la créature de l’intérieur de sa poitrine
  • Stan Winston a d’abord cru le projet complètement fou, jamais rien de tel n’avait été tenté
  • La sécurité des acteurs l’emportait sur l’automatisation : des humains contrôlaient mieux les risques

Un pari que même Stan Winston jugeait insensé

Tout commence par un test grandeur nature, filmé dans un parking. Comme un tel animatronique n’avait jamais été construit auparavant, le concept a d’abord été testé avec une maquette rudimentaire surnommée affectueusement la « Garbage Bag Queen » par l’équipe de Winston, en raison des sacs poubelle noirs utilisés pour la recouvrir. Une structure de fortune, du plastique noir et deux paires de bras humains cachées dessous, mais qui allait tout changer.

La réaction de Stan Winston, pourtant habitué aux créatures les plus extravagantes après son travail sur Terminator, résume bien l’audace du projet. Jim est venu voir Stan avec l’idée de mettre deux hommes à l’intérieur d’une gigantesque combinaison de reine alien, et la première pensée de Stan a été « cet homme est fou », parce que rien de tel n’avait jamais été fait. Mais la confiance l’a emporté sur le scepticisme. L’instant d’après, il a fait confiance à Jim, se disant que puisque celui-ci l’avait imaginé, lui et son équipe pourraient probablement le réaliser.

Le test grandeur nature n’a pas traîné avant de convaincre tout le monde. Une fois qu’ils ont vu que ça pouvait fonctionner, ils ont su qu’ils pourraient le faire pour de vrai comme une marionnette, impliquant deux personnes dans une combinaison avec de l’animatronique, et il a fallu environ quatre heures pour obtenir, à la fin du test, une Reine Alien vivante et respirante en mouvement. Reste un problème de taille : la tête de la créature, elle, ne bougeait pas d’un pouce à ce stade des essais.

Comment cacher deux hommes dans une même carcasse

Filmer un monstre de quatre mètres de haut sans jamais montrer les jambes humaines qui le font tenir debout, c’est un exercice de mise en scène presque acrobatique. C’est ici que les fameux plans serrés et la contre-plongée entrent en jeu : en cadrant la Reine par le bas ou en resserrant l’image sur son visage et ses griffes, Cameron évite systématiquement les zones où le trucage aurait pu se voir. La fumée, omniprésente dans les scènes de la ruche, joue le même rôle de paravent visuel.

Le problème technique le plus épineux restait pourtant invisible à l’écran : que faire des innombrables câbles et tuyaux hydrauliques nécessaires au fonctionnement de la bête ? La solution trouvée par l’équipe est presque comique dans sa simplicité. Stan Winston a proposé de faire passer toute la tuyauterie pneumatique et hydraulique par l’arrière du pantin, loin de la caméra, la queue de la Reine fouettant l’air en guise de diversion pour masquer cette interface. Un simple mouvement de queue comme cache-misère technologique : voilà qui en dit long sur l’ingéniosité artisanale de l’époque, bien avant l’ère du numérique.

La répartition des tâches à l’intérieur et autour du monstre donne le vertige. Les deux cascadeurs à l’intérieur de la marionnette, dissimulés dans la poitrine de la Reine, contrôlaient les quatre bras de la créature, l’un d’eux, Nick Gillard, incarnant plus tard un prisonnier en arrière-plan dans Alien 3. Autour d’eux, une véritable armée technique s’activait hors champ. Deux personnes étaient assises à l’intérieur pour contrôler les bras, les jambes étaient actionnées par des tiges reliées aux chevilles et une personne séparée faisait tournoyer la queue avec du fil de pêche, tandis que la tête était manipulée par une combinaison de servomoteurs et d’hydraulique contrôlée par jusqu’à quatre personnes.

Une sécurité avant tout, pas qu’un choix esthétique

Pourquoi ne pas avoir simplement construit un robot entièrement automatisé, comme l’équipe savait déjà le faire depuis Terminator ? La réponse tient en un mot : sécurité. La productrice Gale Anne Hurd a expliqué le raisonnement à l’époque. Elle jugeait trop dangereux de mettre Sigourney Weaver face à quelque chose d’aussi imposant, animatronique et difficile à maîtriser, redoutant qu’un coup mal contrôlé puisse blesser voire tuer quelqu’un. Des hommes en chair et en os, capables de sentir et d’ajuster leurs mouvements en temps réel, représentaient paradoxalement une option plus sûre qu’une machine entièrement programmée.

Le résultat final, une fois la marionnette achevée en Angleterre pour le tournage aux studios de Pinewood, a nécessité une logistique impressionnante. L’ensemble de la construction nécessitait 14 à 16 membres d’équipe externes pour être opéré, et au moment du tournage, la Reine d’Aliens était la marionnette la plus grande et la plus complexe jamais créée. Sigourney Weaver elle-même a joué le jeu jusqu’au bout, refusant de croiser le regard des techniciens dissimulés dans la fumée, préférant croire, le temps d’une scène, qu’elle affrontait une véritable créature venue d’ailleurs.

Ce qui frappe presque quarante ans plus tard, c’est que cette Reine « faite main » continue d’impressionner davantage que bien des créatures numériques contemporaines. Le prochain volet de la saga, s’il en existe un, devra composer avec ce même défi : recréer la sensation de menace physique d’une masse de mousse et de latex, sans jamais avoir recours à deux cascadeurs coincés dos à dos dans une carcasse de quatre mètres.

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