J’ai chaussé mes lunettes rouge et bleu de Pif Gadget devant la télé couleur juste pour voir du relief : ce qui est apparu à l’écran ne ressemblait en rien à la page du magazine

Les branches en carton craquent, les verres en cellophane rouge et bleu sont tout rayés : ce sont les fameuses lunettes gadget d’un vieux Pif, sorties d’un tiroir pour une expérience improvisée devant la télé couleur. Résultat ? Un magma flou, des couleurs qui bavent, aucun relief digne de ce nom. Rien à voir avec la promesse d’un dinosaure qui jaillit de la page. Cette déception a une explication scientifique très précise, et elle en dit long sur un pan oublié de la culture télé française des années 1980.

À retenir

  • Pourquoi les vieilles lunettes gadget produisent un résultat si décevant face à une télé en couleur
  • L’histoire cachée de la première diffusion en relief à la télévision française en 1982
  • Les gadgets de Pif n’étaient pas tous ce qu’ils prétendaient être

Le principe de l’anaglyphe, entre magie et bricolage optique

Sur le papier, le principe semble d’une simplicité enfantine. L’anaglyphe est une image imprimée pour être vue en relief, à l’aide de deux filtres de couleurs différentes disposés devant chacun des yeux de l’observateur, un principe fondé sur la stéréoscopie qui permet au cerveau d’utiliser le décalage entre nos deux yeux pour percevoir le relief. Concrètement, l’image contient deux versions légèrement décalées d’un même dessin, une pour chaque œil, et le filtre coloré ne laisse passer que celle qui lui correspond.

L’idée n’est pas née dans les ateliers de Pif Gadget, loin de là. C’est un Français, Louis Ducos du Hauron, pionnier de la photographie, qui crée en 1895 le premier anaglyphe capable de coder une image tridimensionnelle sur une même image, en superposant deux images. Et avant lui déjà, le physicien français Joseph-Charles d’Almeida invente en 1858 le premier procédé de projection de diapositive en relief, en utilisant deux couleurs complémentaires, le rouge et le bleu cyan. la technique avait plus d’un siècle quand les enfants des années 1970 la découvraient dans leur magazine préféré, sans se douter qu’ils tenaient entre les mains un héritage du XIXe siècle.

Quand Pif Gadget s’amusait avec des lunettes en tout genre

Il faut rappeler une chose : toutes les lunettes offertes par Pif Gadget n’avaient pas la même fonction. Le magazine, né en 1969 dans la lignée de Vaillant, a multiplié les gadgets à monture colorée pendant des décennies, mais rarement dans un seul et même usage. Pour son tout premier numéro, la rédaction avait déjà offert des lunettes « sidérales » métallisées, fonctionnant sur le principe du miroir sans tain, une astuce d’espionnage plutôt qu’un dispositif de relief.

D’autres modèles, comme celui glissé dans le numéro 285, jouaient sur un tout autre registre : ces lunettes à volets de Sim et Dufilho servaient à observer discrètement ce qui se passait sur les côtés grâce à des miroirs latéraux, pas du tout à percer l’écran d’un téléviseur. Autant dire que confondre un gadget « espion » avec un vrai dispositif anaglyphe rouge et cyan, c’est un peu comme essayer d’ouvrir une porte avec les clés de sa voiture : la forme rassure, la fonction ne suit pas.

Le vrai rendez-vous du relief : la télé de 1982

La véritable histoire du relief à la télévision française ne s’est pas jouée dans les pages de Pif, mais sur les ondes de FR3, un soir d’octobre. Le mardi 18 octobre 1982, lors de l’émission La Dernière Séance, le film L’Étrange Créature du lac noir est diffusé avec le procédé anaglyphe sur la chaîne de télévision française FR3, dans une version quasi simultanée avec la Belgique. Cette diffusion a eu lieu simultanément à la télévision française (FR3) et belge (RTBF) lors de l’émission « La Dernière séance » présentée par Eddy Mitchell.

Pour profiter de l’effet, il fallait s’équiper au bon endroit. Pour la diffusion de cette émission spéciale, appelée « séance en relief », les téléspectateurs pouvaient se procurer les lunettes équipées de filtres bleu et rouge en achetant un magazine de télévision partenaire de l’opération. Ce qui était une bonne opération commerciale car, pour éviter les bagarres, les familles achetaient autant d’exemplaires qu’il y avait d’enfants à la maison. Ce n’était donc pas les vieilles lunettes découpées trois ans plus tôt dans un Pif qui étaient censées faire l’affaire : chaque diffusion avait ses propres lunettes, calibrées précisément pour son propre encodage colorimétrique.

Cet épisode n’était d’ailleurs pas isolé. Les anaglyphes ont aussi été utilisés en télévision entre 1980 et 1981, diffusés par TF1 dans « les Grandes Premières de la Photographie » par Philippe Caffin et Denis Derrien, avec là encore des lunettes vendues séparément et non recyclées d’un vieux gadget jeunesse.

Pourquoi le résultat ne colle jamais avec ce qui est imprimé

Le hic, c’est que la technique a une faiblesse structurelle bien connue des spécialistes. Les anaglyphes donnent de bons résultats avec des images en noir et blanc, mais ne sont pas adaptés aux images couleur ; il suffit de regarder des objets aux couleurs vives à travers des lunettes anaglyptiques pour constater une forte dégradation de leur aspect. Un décor de dessin animé bariolé, exactement ce qu’on trouve dans un comics jeunesse, produit donc un résultat très éloigné de ce qu’on obtient avec un plan filmé en noir et blanc comme L’Étrange Créature du lac noir.

Il y a pire encore. Un élément dans la scène originale dont la couleur se rapproche de celle d’un des filtres sera vu comme très clair par l’œil portant ce filtre et très sombre par l’autre œil, comme un ciel bien bleu ou une voiture rouge vif. Sur un écran cathodique qui émet sa propre lumière colorée, contrairement à une page qui la réfléchit passivement, ce déséquilibre est amplifié. Les filtres en cellophane bon marché d’un gadget jeunesse, jamais pensés pour un signal télé, ne font qu’aggraver la confusion visuelle : au lieu du relief promis, on obtient des halos doubles, un vague effet de fatigue oculaire, et cette impression désagréable que l’image « tremble » sans jamais se stabiliser.

La leçon à tirer de cette expérience ratée dépasse la simple anecdote nostalgique. Chaque diffusion en relief, chaque tirage anaglyphe, repose sur un calcul précis entre la teinte exacte des filtres et celle de l’image source, un mariage sur mesure qu’aucune paire de lunettes générique ne peut reproduire par hasard. Autant dire qu’avant de rejouer l’expérience avec un vieux gadget retrouvé au fond d’un carton, mieux vaut vérifier que l’image regardée a bien été pensée pour ces couleurs précises, sous peine de ne récolter qu’un mal de tête coloré.

Laisser un commentaire