Vendredi 29 août 1997, 11h03 sur TF1. Le Club Dorothée met la clé sous la porte après dix ans d’antenne. Le lendemain, samedi 30 août, la case jeunesse la plus regardée de la télévision française n’existe plus. Pas de spéciale prime time, pas de générique de fin façon « grand soir ». Juste une émission comme les autres, un peu plus émotive, où l’équipe a improvisé ses adieux. Et pour cause : la décision ne venait ni de Dorothée, ni de son équipe.
Ce dernier numéro, personne ne l’a vraiment vu venir sous cette forme. Pour ses adieux, le Club Dorothée a réuni le best-of des séquences de l’émission (jeux, chansons, voyages…) Dorothée quitte la télévision sur le titre « Un jour on se retrouvera », avant de retrouver son équipe autour d’un gâteau géant qui célèbre les « dix ans » du Club Dorothée. Un au revoir bricolé dans le format habituel du vendredi matin, pas une soirée événement pensée pour marquer le coup. Comparé à la place que le programme occupait dans le quotidien de millions de familles françaises, la sortie fait pâle figure.
À retenir
- 22 heures d’antenne hebdomadaire : pourquoi le Club Dorothée était bien plus qu’une simple émission jeunesse
- La version officielle masque une guerre de satellites entre TF1 et le producteur Jean-Luc Azoulay
- Aucun successeur n’a jamais égalé ce format révolutionnaire : comment la télévision a oublié une formule gagnante
Une émission qui pesait plus lourd qu’on ne l’imagine
Pour comprendre le choc, il faut mesurer ce que représentait vraiment le Club Do dans la grille. Jamais une émission n’a autant trusté l’antenne de TF1 que le Club Dorothée. Au plus fort de sa programmation, le Club occupait jusqu’à 22 heures d’antenne d’hebdomadaire. Vingt-deux heures. L’équivalent d’une semaine de travail à temps partiel, chaque semaine, uniquement pour cette tranche jeunesse.
Dorothée prenait l’antenne tôt le matin avant l’école, et revenait à 17 heures. Le programme occupait aussi l’essentiel de la journée du mercredi, toute la matinée et trois heures l’après-midi, avec un show en direct. Ajoutez à cela les déclinaisons du week-end et les sitcoms de l’access prime-time. Le week-end n’était pas en reste avec des émissions dérivées : le Club Mini, le Club Sciences, le Jacky Show… Sans oublier les sitcoms qui constituaient la case « access prime-time » de TF1 : à l’heure où sont diffusés aujourd’hui les Secret Story, N’oubliez pas les paroles et autres Grand Journal, TF1 proposait Hélène et les Garçons, Le miel et les abeilles et Les filles d’à côté. Une chaîne dans la chaîne. Autant dire qu’arrêter ce monolithe du jour au lendemain relevait presque du séisme éditorial.
La vraie raison : une guerre de satellites, pas une chute d’audience
L’explication officielle a longtemps flotté dans le vague. Mais le producteur historique du programme, Jean-Luc Azoulay, patron d’AB Productions, a livré sa version des faits à plusieurs reprises. En 1997, la nouvelle tombe : TF1 arrête le « Club Dorothée ». La dernière sera diffusée le 29 août 1997. « Ça a été un drame, on employait plus de 1.000 personnes », se souvenait auprès de l’AFP en 2022 le producteur du rendez-vous, Jean-Luc Azoulay. Plus de mille emplois balayés en quelques mois. Voilà qui remet les choses en perspective.
Selon lui, l’audience n’avait rien à voir dans l’histoire. Pour lui, la fin du « Club Do » n’était pas liée à une érosion des audiences mais plutôt à AB Sat, qu’il venait de lancer. Selon lui, le PDG de TF1 de l’époque, Patrick Le Lay, entendait en effet plutôt riposter à la création de ce bouquet par satellite, concurrent de TPS, co-détenu par TF1. AB Productions, la société qui produisait le Club Dorothée, était devenue trop gourmande aux yeux de la Une : en lançant son propre bouquet satellite, elle empiétait sur le terrain de TPS, le projet cher au groupe Bouygues, actionnaire de TF1. Azoulay ne mâche pas ses mots sur le sujet : « Il avait dit : ‘Comme vous êtes des concurrents, je vais vous tuer !' » Une phrase qui, si elle est authentique, résume toute la brutalité de la manœuvre.
Les chiffres, eux, ne plaidaient absolument pas pour un arrêt. Elle réalise jusqu’à 60% de part d’audience et était en moyenne regardée par 55% des 4-14 ans durant ses années de diffusion. Difficile de trouver meilleur argument commercial. D’ailleurs, en interne, le signal d’alarme avait sonné bien avant l’été. Courant mars 1997, malgré une audience toujours en tête, son non-renouvellement par TF1 est publiquement annoncé dans la presse télé. La chaîne avait donc pris sa décision plusieurs mois à l’avance, en toute discrétion, avant de réduire progressivement les tranches horaires jusqu’à l’extinction totale fin août.
Toutes les voix de l’époque ne partagent pas la thèse de la vengeance satellitaire. Côté direction, on préfère parler de renouvellement naturel. Selon Étienne Mougeotte, « il faut savoir arrêter un programme à succès en fin de cycle » et estime que le lancement d’AB Sat en 1995 (faisant d’AB production un concurrent de TF1) n’aurait rien changé. Une opposition qui persiste encore aujourd’hui entre les deux camps, et qui montre à quel point l’affaire reste sensible, presque trente ans après.
Un vide que personne n’a jamais vraiment comblé
La polémique autour des dessins animés jugés violents, portée notamment par des associations familiales, a longtemps servi d’explication commode. Malgré son succès, l’émission a vivement été critiquée par certaines associations et personnalités politiques, Familles de France et Ségolène Royal en tête, pour la diffusion de dessins animés jugés trop violents pour la jeunesse. Le meilleur exemple reste sans nul doute celui de «Ken le survivant», manga pour adultes au Japon, édulcoré pour l’occasion par la société de production distribuant la série en France. Mais un des présentateurs historiques a lui-même balayé cette piste par la suite. Corbier précise que le Club Dorothée s’est tout simplement arrêté par non-renouvellement de contrat en 1997 et dément la rumeur selon laquelle Ségolène Royal en serait la cause.
Ce qui frappe, presque trente ans plus tard, c’est l’absence totale de successeur digne de ce nom. Aucune émission n’a réussi à reproduire cette formule mêlant animateurs en chair et en os, plateau, chansons et dessins animés enchaînés pendant des heures. « Personne n’a pris la suite de Dorothée. Les chaînes de télévision sont parties sur d’autres concepts, d’autres formats, avec des personnages en 3D et une logique de dessins animés qui s’enchaînent, sans avoir de fil conducteur entre chaque programme, sans plateau, sans décor et surtout sans animateurs. » Le format lui-même, celui qui faisait vivre une chaîne dans la chaîne, a disparu avec son arrêt brutal. Aujourd’hui, entre plateformes de streaming et algorithmes de recommandation, difficile d’imaginer une émission occuper vingt-deux heures d’antenne hebdomadaire sur une chaîne généraliste. Ce record-là, au moins, ne sera probablement jamais battu.
Sources : fr.news.yahoo.com | ozap.com