Les spectateurs américains n’ont jamais vu la fin projetée en France en 1988 : ce que le montage sorti aux États-Unis a mis à la place

Un homme qui plonge vers l’abysse, un dauphin qui l’attend, et deux fins radicalement opposées selon le pays où vous étiez assis dans la salle. C’est l’histoire méconnue du Grand Bleu, sorti en France le 11 mai 1988 : les spectateurs américains, eux, ont découvert quelques mois plus tard un film amputé de sa conclusion originale, remplacée par un épilogue nettement plus consensuel.

À retenir

  • Pourquoi les studios américains ont-ils pris la décision radicale de refaire la fin ?
  • Comment la musique emblématique a-t-elle disparu d’une simple signature de studios
  • Quel paradoxe commercial explique le succès en France et l’échec aux États-Unis ?

Une fin ambiguë jugée trop dure pour le public américain

Dans la version française, Jacques Mayol (Jean-Marc Barr) plonge à une profondeur où la survie humaine devient impossible, puis s’éloigne avec un dauphin dans une scène volontairement ouverte à l’interprétation. Les versions française et européenne se terminent avec Jacques qui s’éloigne à la nage avec le dauphin, après avoir atteint une profondeur où il ne peut pas survivre. Aucune image de mort explicite, mais une suggestion suffisamment claire pour que la plupart des spectateurs comprennent qu’il ne remontera pas.

Aux États-Unis, cette ambiguïté n’a pas passé le filtre des studios. Le public américain découvre une autre fin du film, avec l’ajout d’une séquence où on voit Jacques, vivant, remonter à la surface avec le dauphin. Une pirouette scénaristique qui transforme un dénouement tragique en happy end sans équivoque. Dans la version américaine, une fin plus heureuse a été ajoutée, où le dauphin ramène Jacques à la surface.

Le résultat ? Un contresens presque total sur le sens du film. Ce happy end qu’on peut juger décevant ôte à son personnage sa complexité et la fin qu’il semblait s’être choisie tout au long de l’histoire. Là où Besson filmait un homme happé par l’appel de la mer, plus proche des dauphins que des humains, les distributeurs américains ont préféré rassurer leur public avec une résurrection de dernière minute.

La musique aussi passe à la trappe

La fin n’est pas la seule victime du remontage américain. Dans la version américaine, ce n’est pas l’iconique musique d’Eric Serra qu’on entend, mais une composition de Bill Conti. Un choix d’autant plus étonnant que cette partition sera récompensée l’année suivante : la composition d’Eric Serra a été récompensée du César de la Meilleure musique originale en 1989.

Le contraste est frappant sur le papier : Bill Conti, compositeur notamment associé aux musiques de Rocky, remplace des nappes électroniques planantes par une orchestration plus classique et plus américaine dans son esprit. La version originale française de 132 minutes possède une musique composée par Eric Serra, tandis que la version américaine, longue de 118 minutes, a été réorchestrée par Bill Conti. les spectateurs américains n’ont pas seulement vu un autre dénouement : ils ont regardé un film qui ne sonnait pas pareil pendant deux heures.

Ce montage américain n’a d’ailleurs jamais connu de sortie en salles pérenne au-delà de 1988. Cette version n’était disponible qu’en VHS et en Laserdisc aux États-Unis, et elle est aujourd’hui épuisée. Une manière de dire qu’elle a fini enterrée par l’histoire, sans jamais ressortir en Blu-ray ou en streaming.

Un échec commercial qui n’a rien changé… sauf en France

Ironie de l’histoire : cette version édulcorée n’a même pas rempli son objectif commercial. Sorti en 1988 aux États-Unis, « Le Grand Bleu » ne déplace pas les foules et est un échec commercial sur ce territoire. Le box-office mondial hors France plafonne autour de 4 millions de dollars, une somme dérisoire comparée au triomphe hexagonal.

Car pendant ce temps, en France, le film cartonne dans sa version intégrale et sombre. Plus de 9,2 millions de spectateurs le voient sur grand écran, en faisant un des plus grands succès du cinéma français des années 80. Le Big Blue est devenu le film français le plus rentable commercialement des années 1980, avec 9 193 873 entrées en France uniquement, et il est resté à l’affiche pendant un an. La fin tragique, loin de rebuter le public français, est devenue partie intégrante du mythe du film.

Difficile de ne pas y voir un signal : ce que les studios américains percevaient comme un obstacle commercial (la mélancolie, l’ouverture métaphysique du dénouement) était précisément ce qui a fait entrer Le Grand Bleu dans la mémoire collective française. Un paradoxe qui en dit long sur deux façons différentes de vendre un film au public.

Trois versions pour un seul film

Au total, Le Grand Bleu existe donc en trois montages distincts. Il y a la version cinéma française de 132 minutes, sortie en salles en 1988. Il y a ensuite la version longue, dite Director’s Cut, sortie l’année suivante : Le Grand bleu est ressorti l’année suivante dans une version plus longue de 50 minutes. Cette édition étendue déplace même le centre de gravité du récit : tandis que la version d’origine se centre sur le championnat de plongée en apnée et sur la relation amicale et rivale entre Jacques et Enzo, cette version longue donne davantage d’importance à l’histoire d’amour entre Jacques et Johanna. Et il y a enfin la version américaine amputée, avec sa fin heureuse et sa musique remplacée.

Aujourd’hui, seules les deux premières versions circulent encore en éditions physiques et sur les plateformes de streaming en France. La version américaine de 1988, elle, dort dans les archives des cassettes VHS d’une autre époque, un vestige d’une époque où les studios remontaient sans complexe les films étrangers pour les adapter au goût supposé du public local. Un procédé qui paraît presque impensable aujourd’hui, à l’heure où les director’s cuts et les versions internationales identiques sont devenus la norme sur les plateformes mondiales.

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