Trois mégaoctets, quatre heures d’attente, un modem 56k qui crachote son bruit caractéristique dans le salon familial, et au bout du calvaire : un extrait de trente secondes qui boucle en boucle sur le même refrain. Cette scène, des millions d’internautes du début des années 2000 l’ont vécue sans comprendre pourquoi leur téléchargement traînait autant pour un fichier aussi léger. La réponse est simple et vertigineuse à la fois : les maisons de disques savaient exactement ce qu’il y avait dans ce fichier, puisqu’elles l’avaient fabriqué elles-mêmes pour ralentir le pirate jusqu’à l’épuisement.
À retenir
- Une société new-yorkaise infiltrait les réseaux P2P avec des millions de faux fichiers commandités par les majors
- Le ‘stemming’ ralentissait les téléchargements en dégradant progressivement la vitesse pour user la patience des pirates
- 60 % des tentatives de téléchargement de certains tubes renvoyaient des fichiers bidons : une guerre invisible menée depuis les bureaux des labels
Le spoofing, arme officielle des majors contre le peer-to-peer
Derrière cette manipulation se cache une société new-yorkaise, Overpeer, devenue en quelques mois le bras armé numérique de l’industrie du disque. Une société discrète baptisée Overpeer a inondé les réseaux P2P de faux fichiers Eminem pour tenter d’arrêter l’échange de MP3 non autorisés. Le procédé portait un nom technique, le « spoofing » : une méthode consistant à répandre de faux fichiers, corrompus, mal nommés ou vides, sur les réseaux P2P pour rendre plus difficile la recherche de musique.
Concrètement, quand un internaute croyait récupérer le dernier tube d’Eminem, il tombait souvent sur autre chose. Les fichiers « loop » reprenaient un morceau du refrain ou de l’accroche, répété encore et encore. Et ce n’était pas le fruit du hasard ou d’un bug réseau : Overpeer agissait avec la pleine connaissance et le consentement d’Interscope et d’Universal Music, sous contrat direct avec les majors du disque. quand vous pestiez contre ce fichier corrompu après des heures d’attente, la maison de disques concernée le savait depuis le premier octet envoyé, puisqu’elle en était la commanditaire.
Le magazine IEEE Spectrum décrivait le phénomène avec une pointe d’ironie, racontant l’histoire d’un fan qui lance le morceau tant attendu et découvre qu’Eminem répète les quatre mêmes mots en boucle, victime d’un spoof qui se produisait alors des millions de fois par jour sur les réseaux qui avaient succédé à Napster. Overpeer n’était pas un acteur marginal : dirigée par Marc Morgenstern, ancien vice-président en charge des nouveaux médias à l’ASCAP, la société employait des dizaines d’ingénieurs chargés de fabriquer ces MP3 modifiés. Un vrai département R&D dédié à saboter des chansons.
Le « stemming », ou l’art de faire durer le supplice
Le loop qui boucle sur trente secondes de refrain, c’est la partie visible de l’iceberg. La technique qui explique vraiment les quatre heures d’attente pour trois malheureux mégaoctets porte un autre nom : le « stemming ». Un brevet déposé sur ces systèmes anti-piratage décrit précisément le mécanisme : les terminaux reçoivent des requêtes de téléchargement et fournissent des versions corrompues des fichiers, ou bien livrent les fichiers demandés à un premier débit puis, après un certain temps, à un débit nettement plus faible. Le fichier démarre normalement, presque vite, histoire de ne pas éveiller les soupçons. Puis, sans prévenir, le débit s’effondre. Les secondes deviennent des minutes, les minutes deviennent des heures.
Ce ralentissement s’accompagnait d’une seconde tactique, encore plus perverse : les mêmes terminaux surchargeaient le réseau en téléchargeant très lentement des fichiers piratés depuis d’autres utilisateurs, ou en effectuant simultanément plusieurs téléchargements du même fichier piraté depuis plusieurs terminaux à la fois. Un forum d’époque résumait la chose avec des mots très concrets, en évoquant l' »interdiction » comme une pratique consistant à télécharger des fichiers auprès des utilisateurs à des débits très lents, uniquement pour saturer leurs créneaux de téléversement. En clair : pendant que votre modem 56k s’époumonait sur un faux fichier de trois mégaoctets, un robot d’Overpeer bloquait en parallèle vos autres connexions sortantes, façon embouteillage numérique organisé.
Une pratique légale, assumée, et redoutablement efficace
Le plus troublant dans cette histoire, c’est que personne ne s’en cachait vraiment. Interrogé sur le sujet, un porte-parole de la RIAA avait balayé toute ambiguïté juridique : contrairement à beaucoup d’activités qui se déroulent sur les sites P2P, le spoofing des fichiers est parfaitement légal, s’agissant d’une mesure d’autodéfense licite et appropriée à la disposition des labels. Le même porte-parole ajoutait même une pique assumée, glissant que cela confirmait l’adage « on n’a que ce qu’on paie ». Une manière élégante de dire aux pirates : « vous vouliez du gratuit, vous avez eu du gratuit ».
L’ampleur du dispositif donnait le vertige. Selon un ancien cadre du secteur, Overpeer protégeait à elle seule environ 10 000 titres musicaux jugés « importants et actuels » pour le compte de ses clients confidentiels. Certains artistes semblaient particulièrement ciblés : à une époque donnée, environ 60 % des tentatives de téléchargement du titre « Somewhere I Belong » de Linkin Park sur le réseau LimeWire renvoyaient des fichiers bidons, tout comme les morceaux à venir de Madonna et de Blur, massivement spoofés. Autant dire que les sorties les plus attendues de l’époque étaient aussi les plus piégées, l’industrie concentrant logiquement ses efforts là où l’appétit des pirates était le plus fort.
Cette guerre du faux fichier ne s’est pas arrêtée avec le déclin de Kazaa ou de LimeWire. Elle a simplement migré vers le format qui a pris le relais, le torrent. Quand une copie non autorisée du documentaire de Michael Moore Sicko a commencé à circuler massivement sur des plateformes comme Pirate Bay, la société MediaDefender a été engagée pour empoisonner les torrents par insertion de leurres, exactement le même principe que les MP3 truqués d’Overpeer, appliqué cette fois au cinéma. La boucle était bouclée : ce qui avait commencé avec quelques refrains d’Eminem répétés à l’infini sur un modem 56k s’était transformé, dix ans plus tard, en une véritable industrie de la contrefaçon inversée, financée par ceux-là mêmes qui en dénonçaient les usages.
Sources : futura-sciences.com | futura-sciences.com