Les téléspectateurs d’AB1 juraient avoir déjà vu ce couloir dans Hélène et les Garçons : la raison refait surface trente ans plus tard

Un même couloir, aux mêmes moulures beige, aux mêmes appliques murales. Certains téléspectateurs d’AB1 l’ont juré : ce passage aperçu dans une rediffusion de Premiers Baisers ressemblait trait pour trait à celui emprunté par Hélène, Nicolas et leur bande dans Hélène et les Garçons. Ils avaient parfaitement raison. Trente ans après la diffusion des deux sitcoms, la raison de cette impression de déjà-vu ressurgit et elle tient en un mot : recyclage.

À retenir

  • Pourquoi ce couloir ressemblait-il exactement à celui d’une autre série AB ?
  • Les secrets de fabrication des décors bricolés qui trompaient les millions de spectateurs
  • Comment une usine à séries a disparu sans laisser de traces

Un couloir qui a servi à deux séries (et bien plus encore)

Dans l’univers d’AB Productions, rien ne se perdait, tout se réutilisait. Dans Premiers Baisers, l’action se déroule dans l’univers du lycée, qui se résume à une cafétéria surréaliste, aux airs de diner américain, et des couloirs tout aussi peu fidèles à la réalité d’un lycée français. Quand la production lance Hélène et les Garçons quelques années plus tard, les équipes ne repartent pas de zéro. Les décors sont complètement irréalistes, très proches de ceux de Premiers Baisers dans l’esthétique girly et pastel, avec ces mêmes rires enregistrés en fond sonore. Le couloir qui semblait familier aux spectateurs d’AB1 n’était donc pas une hallucination collective : c’était bel et bien la même structure de bois et de contreplaqué, repeinte et redéployée d’un plateau à l’autre.

Le site de fans qui a compilé les plans de la série précise même la fonction exacte de ce passage. Le couloir menait au garage où les garçons répétaient, un espace où l’on trouvait des instruments, un canapé et un flipper. Un décor modeste, presque bricolé, mais qui a traversé plusieurs productions sans que le grand public s’en aperçoive à l’époque, faute d’internet et de replay pour comparer les épisodes image par image.

Le secret de fabrication : des décors en carton-pâte, littéralement

Philippe Vasseur connaît ce couloir mieux que quiconque. Avant d’incarner José dans Hélène et les Garçons, il travaillait comme décorateur chez AB Productions, qui produisait le Club Dorothée et toutes les sitcoms associées, avant que Jean-Luc Azoulay ne lui propose de passer devant la caméra. Il a livré, dans une interview d’archive, les coulisses peu glamour de ces plateaux qui faisaient rêver des millions d’adolescents. Derrière les portes, il n’y a rien, explique-t-il : ou plutôt si, un panneau appelé une « découverte » qui évite d’ouvrir une porte sur le vide ou d’avoir une fenêtre sans paysage, comme ce panneau recouvert de briques qui figure une entrée derrière la porte du garage, ou le mur du couloir qui se cache derrière celle de la chambre des filles. : le fameux couloir n’était pas un lieu à part entière, mais le prolongement caché d’un autre décor, retourné et réutilisé selon les besoins du scénario.

Même les fausses gouttières qui permettaient à Johanna de rejoindre Christian relevaient de l’illusion pure. Elles n’existaient que dans le scénario : pour passer par la fenêtre, on installait un cube derrière le décor, et s’il y avait une mezzanine ou un balcon, on plaçait derrière un praticable, une sorte d’échafaudage. Ce bricolage systématique explique pourquoi certains éléments de mobilier, de portes ou de couloirs reviennent d’une série à l’autre : ce ne sont pas des clins d’œil volontaires, mais une logique de production à flux tendu, où chaque planche de bois devait servir plusieurs fois.

La réutilisation ne s’arrêtait d’ailleurs pas aux décors. Certains personnages secondaires devenaient de véritables institutions transversales à toutes les sitcoms de la maison. Dès qu’il y avait une salle de sport, le propriétaire était toujours Monsieur Laplace, et dès qu’il y avait une cafétéria ou une boîte de nuit, elle appartenait toujours à Monsieur Alfredo, des figures qu’on retrouve dans la majorité des séries AB. Un univers cohérent, en somme, construit à moindre coût mais avec une continuité narrative que peu de spectateurs soupçonnaient à l’époque.

Une usine à décors qui n’existe plus

Ce fonctionnement industriel avait un lieu bien précis : les studios de la banlieue parisienne où tout se tournait à la chaîne. Les studios de la rue de la Montjoie, à Saint-Denis, ont depuis longtemps été vendus et il ne reste que les marques des portraits des stars d’AB sur les murs du couloir d’entrée. Un autre couloir, réel celui-ci, qui a longtemps servi de vitrine à la galaxie AB avant de tomber dans l’oubli. Dans un entrepôt, des graffitis « Club Dorothée » persistent encore sur un mur, caché par des étagères, tandis qu’ailleurs on prépare aujourd’hui des décors pour une publicité ou l’enregistrement d’une autre production.

Les décors originaux, eux, n’ont pas survécu au déménagement des tournages. Sur les forums de fans qui recensent minutieusement chaque recoin des sitcoms, un ancien collaborateur d’AB a confirmé que la production n’avait rien conservé, une réponse qui a surpris jusqu’aux admirateurs les plus assidus de la série. Seuls quelques accessoires isolés, comme un bar utilisé dans une croisière fictive de la franchise, auraient été stockés du côté des studios de Bezons, où se tournent aujourd’hui Les Mystères de l’amour, la lointaine suite de la saga lancée par Hélène Rollès et sa bande.

Ce couloir qui a intrigué tant de téléspectateurs d’AB1 n’était donc qu’un rouage parmi d’autres d’une mécanique bien huilée, celle d’une fabrique de séries où le décor le plus modeste pouvait changer de vie du jour au lendemain. Une leçon d’économie de plateau qui, trente ans plus tard, continue de fasciner les nostalgiques autant qu’elle amuse les curieux tombés dessus par hasard sur YouTube.

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