J’ai suffisamment d’informations factuelles solides. Je rédige l’article maintenant.
Trois ans après. Le 21 août 2023, à minuit, les serveurs de Skyblog se sont tus pour de bon. Mais contrairement à ce que beaucoup ont cru sur le coup, Skyrock n’a pas appuyé sur un bouton « supprimer tout ». La réalité est plus nuancée, et franchement plus intéressante : ce que la plateforme a coupé, c’est l’accès public, pas la mémoire elle-même.
À retenir
- 640 millions d’articles et 4,5 milliards de commentaires ont disparu de l’accès public, mais pas de la mémoire
- La vraie raison n’est pas l’abandon : c’est la conformité RGPD et les risques juridiques qui ont scellé le sort de la plateforme
- Vos Skyblogs sont stockés quelque part, mais retrouver le vôtre demande une démarche administrative
Ce qui a vraiment disparu ce jour-là
Au moment de la fermeture, la plateforme n’était pas un cimetière numérique abandonné. Jusqu’au lundi 21 août 2023, environ 20 millions de blogs étaient encore actifs, totalisant 640 millions d’articles et près de 4,5 milliards de commentaires. Un chiffre qui donne le vertige quand on pense que Skyblog était, en 2007, le 17ᵉ site le plus visité au monde, avant que la vague Facebook puis Instagram ne vienne siphonner ses utilisateurs.
Le fondateur Pierre Bellanger avait été clair sur ce qui allait se passer techniquement. Dans son communiqué, il expliquait : « Pour nous mettre en conformité avec la législation sur les données personnelles, pour conserver la plateforme et les skyblogs dans leur présentation candide et éruptive, il nous faut la geler et la retirer de l’accès public. » Le mot clé, c’est « geler ». Pas détruire. La coupure a porté sur la visibilité en ligne, sur le fait que n’importe qui pouvait taper une URL et retomber sur le blog de son ex ou de son ancien meilleur ami de 4ème. Ça, oui, c’est bien fini.
Ce qui n’a en revanche jamais été effacé, c’est le contenu brut. Skyrock avait annoncé que « ce trésor sociologique sera anonymisé et prendra le chemin des archives nationales ». Le texte de vos poèmes d’ado, vos photos de soirées pyjama, les 200 commentaires laissés par vos copines sous chaque article, tout ça a été conservé quelque part. Juste plus accessible au public comme avant.
La vraie raison n’est pas celle qu’on croit
On a beaucoup dit que Skyblog fermait parce que plus personne n’y allait. C’est vrai, mais ce n’est pas la raison officielle invoquée par Skyrock. Le motif avancé est juridique, et il a un nom : le RGPD. Pour se mettre en conformité avec la législation sur les données personnelles, le règlement européen RGPD, et au vu de sa faible audience, un investissement important ne se justifiait plus pour la mettre aux normes.
Concrètement, ces blogs des années 2000 regorgeaient de données que personne n’avait vraiment sécurisées selon les standards actuels : noms complets, photos de mineurs, adresses parfois glissées dans un commentaire, tags de copains n’ayant jamais donné leur accord pour apparaître sur une page publique. Vingt ans de contenu utilisateur non modéré selon les critères RGPD, ça représente un risque juridique que Skyrock n’avait visiblement plus l’appétit (ni le budget) de gérer pour une plateforme qui ne générait plus grand-chose en trafic. Mettre la clé sous la porte était sans doute la solution la plus simple. Et la moins coûteuse.
Où sont passés les 20 millions de blogs, exactement
Trois institutions se sont partagé la lourde tâche de préserver ce pan d’histoire du web français, chacune avec ses propres règles et son propre volume de sauvegarde.
La Bibliothèque nationale de France a mené l’opération la plus massive. Dans le cadre de sa mission de dépôt légal du web, elle a procédé à la collecte de 12 607 289 blogs actifs avant la fermeture, soit environ 40 téraoctets de données. Ce n’est pas une consultation en ligne libre pour autant : les Skyblogs archivés par la BnF ne sont pas consultables en ligne, il faut se déplacer physiquement dans une salle de recherche pour y accéder.
L’Institut National de l’Audiovisuel a joué la carte de la sélectivité. Suite à une discussion avec l’équipe de Skyrock, l’INA a confirmé le 23 juin avoir sauvegardé 1 636 945 blogs. Un tri qui a suivi des critères précis : plus de 1 000 vues, au moins 10 publications et 10 abonnés. Autant dire que si votre Skyblog n’a jamais dépassé les trois articles et cinq commentaires de votre cousine, il n’a probablement pas fait le voyage jusqu’aux archives de l’INA.
Et pour ceux qui espéraient retrouver leur blog tel qu’il était, en accès libre, la réponse tient en un mot : anonymisation. Les archives BnF sont anonymisées pour la consultation publique, en raison du RGPD. Concrètement, même les chercheurs qui plancheront dans vingt ans sur cette masse de données verront des pseudonymes et des visages floutés plutôt que des identités complètes. La BnF a d’ailleurs lancé deux programmes de recherche autour de ce corpus, baptisés Skybox et SkyTaste, pour étudier les Skyblogs comme un véritable objet sociologique.
Que reste-t-il aujourd’hui pour les nostalgiques
Impossible de se reconnecter à son ancien compte : ça, c’est terminé, point final. Mais deux portes restent ouvertes pour qui veut replonger dans ses souvenirs d’ado. La première, c’est la Wayback Machine d’Internet Archive, qui avait capturé des instantanés de nombreuses pages publiques avant la fermeture, avec toutefois des limites, notamment sur les images hébergées directement chez Skyrock, souvent introuvables aujourd’hui.
La seconde porte, plus officielle mais plus lente, passe par une démarche individuelle auprès de la BnF pour retrouver son propre contenu nominatif, en fournissant l’URL du blog et l’adresse mail Skyrock d’origine comme preuve. Un délai de plusieurs semaines est à prévoir. De quoi transformer une pulsion nostalgique du dimanche soir en petit parcours administratif, à l’image de ce fameux dépôt légal qui protège, depuis 2006, le patrimoine numérique français, livres et sites web confondus, avec la même rigueur.
Sources : groupe-estia.fr | galius.fr