Dix-sept épisodes. C’est le temps que David Lynch et Mark Frost ont tenu avant de céder à la pression d’ABC et de révéler qui avait tué Laura Palmer. Un choix qui n’était pas le leur, mais celui d’une chaîne américaine obsédée par les audiences, et qui a fini par précipiter la chute de l’une des séries les plus culte de l’histoire de la télévision.
À retenir
- Lynch voulait garder le mystère éternel, ABC voulait des réponses et menaçait de couper les vivres
- L’identité du tueur révélée au bout de 17 épisodes seulement, contre les plans originaux des créateurs
- L’audience a plongé après la résolution du meurtre, validant les craintes de Lynch sur la fin du moteur narratif
Un mystère pensé pour ne jamais se refermer
À l’origine, Lynch et Frost n’avaient aucune intention de livrer une réponse définitive. Lynch expliquait dans une interview de 1990 pour Entertainment Weekly que lorsqu’ils avaient écrit Twin Peaks, ils n’avaient jamais eu l’intention que le meurtre de Laura Palmer soit résolu, « peut-être dans le dernier épisode ». Pour le réalisateur, l’enquête n’était qu’un prétexte, une porte d’entrée vers un univers bien plus vaste peuplé de forces surnaturelles, de rêves inquiétants et de personnages écorchés vifs.
Frost, lui, voyait les choses différemment. Il savait que Lynch était enamouré de cette idée de mystère éternel, mais il estimait qu’ils avaient une obligation envers le public de leur offrir une forme de résolution. Cette tension créative entre les deux showrunners allait devenir le terrain de jeu idéal pour une chaîne impatiente de capitaliser sur un succès inattendu.
Parce que Twin Peaks, au printemps 1990, c’est un phénomène. La première saison rassemble un public de 34 millions de personnes au sommet de son succès. Un chiffre presque irréel pour une série aussi étrange, portée par un esthète du bizarre qui filme des scènes de rêve comme personne d’autre à l’époque.
ABC menace de couper les vivres
Le succès a un revers. Plus la série cartonne, plus les spectateurs s’impatientent de connaître l’identité du tueur, et plus la chaîne s’inquiète de les voir décrocher. Sentant la pression grandissante d’une base de fans en pleine expansion, ABC a exhorté les showrunners David Lynch et Mark Frost à livrer une réponse au mystère au cœur de la série.
Le rapport de force ne s’est pas arrêté à une simple demande polie. Selon les mots mêmes de Frost, la chaîne a carrément menacé de suspendre le financement de la production. D’après le co-créateur, ABC a menacé de « cesser de leur envoyer de l’argent » pour la production si la saison 2 n’apportait pas une forme de résolution au meurtre de Laura Palmer. Un ultimatum qui ne laissait guère de place à la négociation artistique.
Frost a lui-même reconnu la logique implacable derrière cette pression populaire. Il estimait qu’une partie du public avait fait pression sur ABC pour que l’affaire soit résolue, parce qu’ils avaient le sentiment d’être menés en bateau. Le problème, c’est que Lynch, de son côté, pressentait exactement l’inverse. Il avait une raison bien plus pressante de vouloir garder l’enquête ouverte : même s’il comprenait le désir de réponses des spectateurs, il ne pouvait s’empêcher de sentir que révéler le tueur sonnerait le glas de la série.
Le suspense a néanmoins duré près de sept mois à l’antenne. C’est le 10 novembre 1990 que l’épisode « Lonely Souls » (S02E07), réalisé par Lynch et écrit par Frost, révèle aux spectateurs qu’un Leland Palmer possédé par BOB a tué Laura, puis sa cousine Maddy. Deux épisodes plus tard, dans « Arbitrary Law », les pièces du puzzle s’assemblent enfin pour l’agent Cooper, le shérif Truman et leur équipe, qui parviennent à appréhender le coupable, même si un mal bien plus vaste continuera de rôder.
Le secret, lui, a été gardé jusqu’au dernier moment, même au sein de l’équipe. Lynch et Frost n’ont dit à presque personne que Leland était le tueur avant d’y être absolument obligés, et l’acteur Ray Wise l’a lui-même appris juste avant de recevoir le script de l’épisode. Un vertige, quand on pense qu’il a incarné un père endeuillé pendant des mois sans savoir qu’il était lui-même l’assassin de sa fille.
Le début de la fin pour une série culte
La révélation, sur le plan purement artistique, a été salué : Ray Wise y livre une performance glaçante, la scène de la mort de Leland reste l’une des plus marquantes de la télévision des années 90. Mais côté audience, c’est une autre histoire. Après que les dirigeants d’ABC ont fait pression sur les scénaristes pour révéler le tueur de Laura Palmer en pleine saison 2, en période de sweeps, l’audience de la série a commencé à chuter.
Lynch avait vu juste. Il avait le sentiment, une fois le meurtre de Laura Palmer résolu, que tout était terminé. Le moteur narratif principal disparaissait, et une bonne partie du public n’avait plus de raison de rester devant son poste chaque semaine. Pour ne rien arranger, Lynch s’éloigne temporairement de la série au cœur de la saison 2, laissant une série d’épisodes jugés poussifs, avant de revenir aux commandes pour les six derniers épisodes et signer un final resté dans les mémoires.
La chaîne, elle, ne s’est jamais vraiment remise du désamour du public. L’identité du tueur de Laura est révélée au milieu de la saison 2, et il faudra attendre la relance de 2017 sur Showtime, « Twin Peaks: The Return », pour voir arriver une troisième saison. Entre les deux, ABC a annulé la série sur un cliffhanger qui a laissé les fans sans réponse pendant plus d’un quart de siècle.
Ce que la saison 3 aurait pu être sur ABC
Le plus frustrant, avec le recul, c’est que des discussions pour une troisième saison avaient bel et bien commencé avant l’annulation. Selon Frost, ces conversations auraient pris une forme proche de ce que deviendra plus tard Twin Peaks: The Return, puisqu’il avait déjà imaginé la bataille entre le bon et le mauvais Cooper et la façon dont elle allait se dérouler.
Mais la fenêtre s’était déjà refermée côté chaîne. Frost a même mentionné cette piste à ABC comme la direction qu’ils souhaitaient prendre, pensant qu’elle aurait pu relancer l’engagement du public, mais il était clair que la chaîne était déjà passée à autre chose, à la recherche d’une nouvelle dose de dopamine. Une phrase qui résume assez bien la logique des networks de l’époque, aujourd’hui encore valable sur bien des plateformes de streaming : mieux vaut un nouveau show qui buzz qu’un ancien qu’il faut sauver.