« Thor, Captain America et Black Panther partaient avec » : ce qu’une banque américaine récupérait en cas d’échec du premier film Marvel

Cinq cent vingt-cinq millions de dollars. C’est la somme que Marvel a emprunté à Merrill Lynch en 2005 pour financer ses propres films, en mettant directement les droits cinématographiques de plusieurs super-héros sur la table. Marvel Enterprises a annoncé le 6 septembre 2005 la finalisation d’un crédit non recours de 525 millions de dollars, destiné à financer la production de jusqu’à dix films basés sur ses personnages, dont Captain America, Nick Fury et les Avengers. Le message est clair : si les films ratent, la banque récupère les personnages. Pas une clause théorique, une vraie hypothèque sur des super-héros.

À retenir

  • Marvel a réellement hypothéqué ses personnages les plus précieux pour obtenir un financement
  • Dix super-héros étaient en jeu, y compris des poids lourds futurs comme Black Panther
  • Un seul flop aurait pu placer les héros Marvel sous contrôle d’une banque, pas d’un studio

Un pari signé au bord du gouffre

Il faut se replacer en 2005 pour comprendre l’ampleur du risque. Marvel sort à peine de la quasi-faillite des années 1990 et vit alors surtout de licences accordées à d’autres studios. Le catalogue le plus vendeur, X-Men chez Fox, Spider-Man chez Sony, a déjà quitté la maison. Il ne restait que des personnages de catégorie B (Captain America) et C (Iron Man, Thor) pour convaincre Wall Street. Autant dire que personne ne se bousculait au portillon pour prêter de l’argent à un studio sans locomotive.

L’emprunteur officiel était MVL Film Finance LLC, une filiale à but spécifique et à l’abri d’une faillite de Marvel, qui a mis en gage les droits cinématographiques théâtraux des dix personnages inclus dans le plan de films en garantie des emprunts. Une architecture financière verrouillée : l’élément non-recours de la structure limite le risque financier de Marvel aux coûts de développement non remboursés et aux frais généraux incrémentaux. Concrètement, si l’aventure tourne mal, ce n’est pas Marvel Enterprises qui coule, seule cette coquille juridique saute, et emmène les droits avec elle.

Qui figurait vraiment sur la liste des otages

Contrairement à ce que raconte parfois la légende, Iron Man et Thor n’étaient pas sur le contrat initial signé en septembre 2005. Les dix personnages concernés par l’accord étaient Captain America, les Avengers, Nick Fury, Black Panther, Ant-Man, Cloak & Dagger, Dr. Strange, Hawkeye, Power Pack et Shang-Chi. Oui, Power Pack, ce groupe de super-héros enfants complètement oublié du grand public, faisait partie du deal au même titre que Black Panther. De quoi relativiser l’idée que la banque visait déjà les futures locomotives du box-office : à l’époque, personne ne savait lequel de ces personnages allait cartonner.

Iron Man, lui, suit un chemin parallèle. Marvel a levé 525 millions de dollars auprès de Merrill Lynch pour produire jusqu’à dix films, mais Iron Man ne faisait pas partie de cet accord, puisque ses droits venaient tout juste d’être récupérés auprès de New Line Cinema. Marvel a dû trouver un financement distinct pour lancer ce projet, avant de finalement l’intégrer à son slate. Thor, quant à lui, sort d’un abandon chez Sony qui laissait la porte ouverte à une récupération ultérieure des droits par Marvel, ce qui a nourri par la suite l’idée, reprise dans de nombreux récits journalistiques, que le dieu du tonnerre était lui aussi hypothéqué. Pour lever ces 525 millions de dollars auprès de Merrill Lynch afin de financer sa première salve de films, incluant Iron Man, Hulk, Thor et Captain America : The First Avenger, Marvel a misé les droits cinématographiques de ces propriétés en garantie, résumera Variety quelques années plus tard, une fois le tableau complet.

Kevin Feige : « c’était tout ou rien »

Le patron actuel de Marvel Studios n’a jamais caché la tension de cette période. « Les actifs étaient en jeu », confiait Kevin Feige à Variety. « C’était tout ou rien. Si les films n’avaient pas fonctionné, quelque chose se serait produit, et ça n’aurait pas été bon ». Une litote assez pudique pour désigner ce qui aurait pu être, purement et simplement, la perte du contrôle créatif sur des dizaines de personnages historiques de la maison d’idées.

Le financement lui-même n’a pas été une formalité. Au printemps 2005, Merrill Lynch a révisé les termes de l’accord et exigé que Marvel finance un tiers des budgets des films, une clause qui a failli tout faire capoter. Le producteur David Maisel a alors bricolé une solution en vendant par avance les droits de distribution dans cinq territoires non couverts par Paramount pour boucler le financement. Un montage dans l’urgence, typique de cette période où Marvel Studios ressemblait davantage à une start-up fauchée qu’au futur empire du box-office.

Le retour sur investissement le plus spectaculaire d’Hollywood

La suite appartient à l’histoire du cinéma. Iron Man sort en 2008, cartonne, et enclenche une mécanique que personne, pas même Merrill Lynch, n’avait anticipée à ce niveau. Grâce au succès commercial engrangé, Marvel a pu racheter les droits de personnages qu’elle avait cédés au fil des années, notamment Iron Man, Black Widow, Thor et Hulk. La banque n’a jamais eu à faire valoir sa garantie : les remboursements ont suivi le rythme des recettes en salles, et les super-héros sont restés dans le giron de la maison.

L’épilogue financier a de quoi donner le vertige. En 2009, Disney a racheté Marvel pour 4,3 milliards de dollars, une somme que l’ancien producteur Avi Arad qualifiera lui-même, avec un brin d’ironie, de « prix cassé ». Un aveu révélateur : quelques années plus tôt, la même entreprise misait littéralement ses personnages les plus précieux sur la table pour financer un premier film consacré à un héros que le grand public ne connaissait quasiment pas. Le pari le plus risqué de l’histoire récente d’Hollywood s’est transformé en l’un des empires culturels les plus rentables de la décennie, mais il aurait suffi d’un flop pour que Captain America, les Avengers ou Black Panther appartiennent aujourd’hui à un établissement financier plutôt qu’à un studio de cinéma.

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