Un dictionnaire qui téléphone pour se plaindre du programme. Un balai à l’accent du Midi qui range les archives. Une antenne jeunesse qui, sous couvert de blagues pour enfants de 6 à 12 ans, dynamite en direct la télévision, la publicité et la société de consommation. Diffusé sur Antenne 2 entre 1983 et 1986, ce journal télévisé satirique pour enfants présenté par deux marionnettes, Groucha (le chat) et Lola (l’autruche), a marqué plusieurs millions de téléspectateurs qui n’étaient pas prêts pour ce haut niveau de bizarrerie télévisuelle, comme l’écrivait le magazine Vice. Sous ses airs de bricolage cheap et de studio en carton, Téléchat glissait à des générations d’enfants une critique sociale que les adultes eux-mêmes mettaient parfois des années à décrypter.
À retenir
- Un dictionnaire nommé Albert appelle le studio pour critiquer… l’émission dans laquelle il habite
- Chaque objet du décor incarne une fonction sociale précise : journaliste, magistrat, consommateur compulsif
- L’arrivée d’un lapin en saison 2 était une charge contre le népotisme médiatique déguisée en blague
Un JT pour adultes déguisé en émission pour enfants
Tout part d’un malentendu fondateur. Les créateurs de Téléchat n’appréciaient pas les productions télévisuelles destinées à la jeunesse, la série a pourtant été présentée comme une émission pour enfants, note une étude publiée par la revue Sociétés & Représentations. Le trio à l’origine du projet, à savoir Henri Xhonneux, scénariste et réalisateur belge et le producteur Eric Van Beuren, tous deux créateurs de la maison de production Alligator films, cherchait autre chose que des animaux mignons. Les animaux sont omniprésents dans les émissions pour enfants, ils ont l’idée inédite de donner la parole aux objets, rappelle la RTBF. Pour incarner ce concept, ils vont chercher un artiste qui traînait déjà ce genre d’obsession dans son œuvre : connaisseurs de son œuvre, cela les amène à contacter Roland Topor, peintre, dessinateur et dramaturge français à qui l’on doit le long métrage d’animation Planète sauvage.
Le résultat tient du faux JT, avec un présentateur chat au bras plâtré et une coprésentatrice autruche spécialisée en météo. Mais le vrai coup de génie tient dans les seconds rôles. Le téléphone du studio, Durallô, exprime en direct ses sentiments et ceux de ses interlocuteurs, un fer à repasser nommé Duramou joue les huissiers de justice et corrige les propos des autres en direct, tandis qu’une casserole présente des recettes et qu’une poubelle vorace avale les objets fêtés du jour. Chaque personnage porte, sans le dire, une fonction sociale précise, journaliste, magistrat, employé modèle, consommateur compulsif, plaquée sur un objet du quotidien.
Albert, la voix qui déteste l’émission qu’elle habite
Parmi cette galerie, un personnage résume à lui seul l’ironie de fond de Téléchat : Albert. Contrairement à ce que son image populaire laisse parfois croire, Albert n’est pas un cageot mais un dictionnaire en deux volumes spectateur de Téléchat, comme le précise le wiki dédié à la série. On ne le voit jamais à l’écran, on entend seulement sa voix au téléphone, quand il appelle le studio pour signaler une erreur de langage ou une bêtise proférée à l’antenne. Le comble ? Ce grincheux professionnel est aussi le hater numéro un de Téléchat, la seule personne qui se réjouit quand GTI prend le contrôle de l’émission, selon l’analyse du site TV Tropes. l’émission mettait en scène son propre spectateur le plus sévère, celui qui la juge depuis les coulisses sans jamais y apparaître, une mise en abyme rare dans un programme jeunesse des années 1980.
Cette autocritique n’était pas un accident isolé. Toute la série fonctionnait comme une machine à décortiquer les mécanismes de la télévision réelle. Téléchat était une émission critique de la pub et des dérives de la télé, de la main mise sur l’information par les pouvoirs économiques et des collusions entre journalistes, résume Topito. L’exemple le plus limpide reste l’arrivée du lapin remplaçant Groucha en saison 2 : Grégoire de la Tour d’Ivoire est un très bel exemple de népotisme, la seule raison pour laquelle il est arrivé à la télévision est que son père est un magnat de l’électricité, son oncle le PDG des Produits Nul et son cousin le propriétaire des studios qui accueillent Téléchat, détaille TV Tropes. Un enfant de 8 ans regardait ça en 1984 sans forcément saisir la charge, mais le message sur le piston et les conflits d’intérêts médiatiques passait, tranquillement, entre deux blagues de gluons.
Une satire qui a survécu à ses créateurs
La publicité elle-même n’échappait pas au traitement. Le singe Pub-Pub, chargé de vanter les produits de la marque fictive « Nul », ratait systématiquement ses réclames, tournant en dérision le langage publicitaire au moment même où il était censé s’exercer à l’antenne. Ce goût pour l’autodérision n’a pas empêché la reconnaissance institutionnelle : en avril 1984, Téléchat a été récompensée du Prix de la meilleure émission pour l’enfance, catégorie 6-12 ans, un prix créé sous le patronage de la Haute Autorité de la communication audiovisuelle, rapporte la médiathèque de Villenave d’Ornon. La série comptera au total 234 épisodes diffusée en France dans l’émission Récré A2 sur Antenne 2 et en Belgique à partir de 1983, selon les archives consultées lors de l’exposition consacrée à Topor à la BNF.
Le trio créatif n’aura pas cherché à prolonger la formule indéfiniment. Le trio des pères de Téléchat se refusent à ce que cet univers devienne une usine, préférant se lancer dans le film Marquis, plus adulte et sulfureux, selon le wiki consacré à la série. Roland Topor est mort en 1997, Henri Xhonneux en 1995, laissant Éric Van Beuren seul dépositaire de cette œuvre restée sans suite ni reboot annoncé à ce jour. Les trois premières saisons restent toutefois visibles gratuitement sur la chaîne YouTube Culture Tube, offrant à qui veut l’occasion de vérifier, quarante ans plus tard, combien de critiques sociales tenaient dans les cinq minutes quotidiennes d’un cageot, d’un dictionnaire ou d’un téléphone qui n’avaient l’air de rien.
Sources : mediatheques.villenavedornon.fr | elias-fares.blogspot.com