En mélangeant lui-même son objet pédagogique en 1974, un architecte hongrois a mis près d’un mois à remettre les six faces d’aplomb

Un mois. C’est le temps qu’il a fallu à Ernő Rubik pour retrouver l’état initial d’un objet qu’il venait tout juste d’inventer. En 1974, cet architecte et professeur de design hongrois de 29 ans a créé, sans le savoir, le jouet le plus vendu de l’histoire, et il a été le premier être humain à se retrouver totalement démuni face à sa propre création.

À retenir

  • Un inventeur face à l’impossible : l’histoire secrète du premier scramble du Rubik’s Cube
  • Pourquoi Ernő Rubik a dû inventer la solution en même temps que le puzzle
  • Du casse-tête de chambre d’étudiant à un phénomène planétaire : 500 millions de cubes vendus

Un cube en bois pour expliquer la géométrie à ses étudiants

Au milieu des années 1970, Ernő Rubik travaillait au département de design intérieur de l’Académie des Arts Appliqués de Budapest, où il enseignait le design et l’architecture, et expérimentait avec des structures et modèles tridimensionnels. Il est souvent rapporté que le cube fut initialement conçu comme un outil pédagogique pour aider ses étudiants à comprendre les objets en 3D et les relations spatiales, mais son véritable objectif était ailleurs. Son but réel était de résoudre un problème structurel : comment permettre à de nombreuses petites pièces de bouger indépendamment tout en restant partie d’un système mécanique cohérent, un mécanisme stable et pivotable où chaque couche pourrait tourner librement sans que l’ensemble ne s’effondre.

Rien à voir, donc, avec un projet commercial mûrement réfléchi. Il construit alors un prototype en bois, à la main, avec des élastiques et des clips pour maintenir les blocs ensemble, sans aucun plan de commercialisation ni contrat avec un fabricant de jouets. L’homme bricole dans son coin, porté par une curiosité d’ingénieur plus que par l’ambition de créer un jeu.

Rubik s’intéressait aux formes et aimait jouer avec diverses figures en carton et en bois ; vers avril 1974, il réfléchissait aux façons de découper et diviser un cube, et s’est intéressé au problème structurel de savoir si les blocs pouvaient bouger indépendamment sans se disloquer. Une obsession presque enfantine, qui allait pourtant déboucher sur l’un des objets les plus reconnaissables de la culture populaire mondiale.

Le pétrin dans lequel il s’est mis lui-même

La suite tient presque du gag. « C’était merveilleux de voir comment, après quelques tours, les couleurs se mélangeaient de façon aléatoire. C’était vraiment satisfaisant de regarder cette parade colorée », raconte-t-il dans son autobiographie. Mais au moment de vouloir tout remettre en ordre, la magie a viré au casse-tête. « Bon, comment revenir à la case départ ? » s’est-il interrogé, impossible de faire machine arrière ni même de demander de l’aide à quelqu’un. Logique : personne d’autre au monde n’avait jamais manipulé un tel objet.

Il a ensuite tordu le cube. Et il n’a plus pu le remettre en place. « Il était diaboliquement difficile de retrouver son chemin », a-t-il confié plus tard à Undark. Et pour cause : il était sans aucun repère pour cela, car il était le premier à essayer, et il lui a fallu un mois complet, en travaillant seul dans son appartement, sans aucune méthode ni guide, pour ramener le cube à son état initial.

Un mois entier, seul avec un objet qu’il avait lui-même conçu, dans son appartement de Budapest, où il vivait alors avec sa mère. Il a commencé par aligner correctement les huit coins, puis a découvert certaines séquences de mouvements pour réarranger quelques cubes à la fois : une séquence de quatre mouvements permettait d’échanger temporairement les positions de trois pièces avant de restaurer le reste, tandis que d’autres séquences nécessitaient douze mouvements, avec des résultats chaotiques s’il perdait le fil en cours de route. De la méthode à tâtons, littéralement inventée en même temps que le puzzle.

L’anecdote qui referme cette parenthèse a quelque chose de touchant. Rubik a persévéré dans sa chambre pendant plus d’un mois durant l’été, pour montrer à sa mère un cube immaculé. Ce jour-là, il n’était visiblement pas le seul soulagé du résultat. On mesure difficilement, aujourd’hui, la solitude intellectuelle de ce moment : pas de tutoriel YouTube, pas de forum, pas même la certitude qu’une solution existait. Quand il a inventé le jeu en 1974, Erno Rubik n’imaginait pas que quelqu’un pourrait un jour le résoudre aussi vite, d’autant qu’il ne savait même pas quelle méthode employer pour y arriver, ni même s’il en existait une.

Du casse-tête de chambre au succès planétaire

L’histoire aurait pu s’arrêter là, entre un fils fier et une mère soulagée. Mais Rubik a vite compris qu’il tenait quelque chose de plus grand qu’un simple exercice de style. Il a complété le premier prototype fonctionnel du cube en 1974, avant de déposer un brevet sur le puzzle en 1975. Le jouet, encore appelé « Magic Cube » ou Bűvös kocka, est resté longtemps une curiosité locale. Il s’est révélé un outil utile pour enseigner la théorie algébrique des groupes, et c’est fin 1977 que Konsumex, la société d’État hongroise du commerce extérieur, a commencé à le commercialiser.

Il aura fallu l’œil de spécialistes étrangers pour que le cube franchisse le rideau de fer. En septembre 1979, le puzzle a été repéré à Nuremberg par le spécialiste du jouet Tom Kremer, qui a immédiatement compris son potentiel et a convaincu la société Ideal Toy de le commercialiser dans le monde entier. Le cube a été lancé à l’échelle internationale en 1980 et est devenu l’une des icônes les plus reconnues de la culture populaire, remportant même le prix spécial du Jeu de l’année allemand pour le meilleur puzzle. Depuis, le phénomène ne s’est jamais essoufflé : en janvier 2024, environ 500 millions de cubes avaient été vendus dans le monde.

Un mois contre trois secondes : le grand écart

Ce qui rend l’histoire savoureuse, c’est le contraste avec ce que le cube est devenu. Là où son inventeur a mis quatre semaines à s’en sortir sans aucune méthode, les meilleurs spécialistes mondiaux du speedcubing pulvérisent aujourd’hui la performance en quelques secondes à peine. Des compétitions internationales de speedcubing existent désormais, où des champions résolvent le cube en moins de 5 secondes, le record du monde tournant autour de 3,13 secondes, grâce à des algorithmes que Rubik lui-même n’avait pas à disposition en 1974. De quoi relativiser, avec le sourire, l’exploit pourtant bien réel du Hongrois : il n’a pas simplement inventé un jouet, il a dû en devenir le tout premier solveur de l’histoire, sans mode d’emploi ni précédent auquel se raccrocher.

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