Dimanche 29 septembre 1996, aux États-Unis. Devant les rayons du Toys « R Us de Federal Way, dans l’État de Washington, un employé assiste à une scène qu’il n’oubliera jamais : des clients qui avaient pourtant déjà réservé leur console, déposé un acompte de 25 dollars, se ruent quand même dans la file dès l’ouverture, terrifiés à l’idée qu’il n’y en ait pas assez pour tout le monde. L’employé raconte que même des gens ayant réservé une N64 avec un dépôt de 25 dollars, apparemment inquiets que ce ne soit pas une garantie suffisante, ont fait la queue tôt dimanche matin pour attraper une des 160 boîtes en stock. « C’était une meute », résume-t-il. Ce jour-là, expliquer à un parent pourquoi il repart les mains vides n’a rien d’exceptionnel. C’est la norme.
À retenir
- Pourquoi même les clients ayant réservé leur Nintendo 64 faisaient la queue dès l’ouverture le jour du lancement ?
- Comment les vendeurs expliquaient aux parents qu’il n’y avait que deux jeux disponibles pour une révolution annoncée ?
- Quel rôle a joué le retard d’un an en France dans la domination future de PlayStation sur le marché ?
Le jour où les rayons se sont vidés en quelques heures
Le chiffre donne le vertige rétrospectivement : Nintendo s’attendait à ce que les 350 000 consoles disponibles dans les magasins américains, au prix de 199,99 dollars, soient toutes écoulées dans la semaine. Mais la réalité a été encore plus brutale que prévu. Dès le lundi soir, toutes les N64 non réservées avaient été vendues, et les Blockbuster Video de la région de Seattle s’étaient mis à louer la console fraîchement sortie, 16,99 dollars les deux jours. Louer une console neuve comme on loue une cassette vidéo, voilà à quel point la demande dépassait l’offre.
Le vrai problème ne venait pas d’un manque d’ambition de Nintendo. La firme japonaise se heurtait au succès phénoménal du produit au Japon, où un demi-million d’unités s’étaient écoulées en une seule heure de vente, et au fait que la puce clé de la N64 ne pouvait être fabriquée que par une seule entreprise. Résultat ? Seulement 150 000 à 250 000 consoles supplémentaires allaient pouvoir être livrées aux États-Unis avant les fêtes de fin d’année. Autant dire une goutte d’eau face à une demande qui, elle, ne faiblissait pas.
Deux jeux, un stock minuscule : le casse-tête des vendeurs
Voilà le détail qui rendait la situation encore plus délicate à expliquer en rayon : la console arrivait avec un line-up famélique. La Nintendo 64 a été lancée avec seulement deux jeux, Super Mario 64 et Pilotwings 64. Deux titres, pas un de plus, pour une machine présentée comme la révolution du 64 bits. Un parent venait acheter une console de jeu et devait repartir en se demandant s’il y aurait vraiment de quoi jouer dans les semaines suivantes.
Le calendrier de sortie confirmait cette pénurie logicielle. Le planning nord-américain prévoyait Wave Race 64 le 4 novembre, Mortal Kombat Trilogy le 11 novembre, Cruis’n USA et Wayne Gretzky’s 3D Hockey le 18 novembre, Killer Instinct Gold le 25 novembre, Turok mi-novembre, puis Blast Corps, Star Wars: Shadows of the Empire et Tetrisphere le 2 décembre : douze titres au total pour toute l’année, Mario 64 et Pilotwings inclus. Douze jeux pour clôturer 1996. À titre de comparaison, c’est à peine plus que ce qu’un joueur d’aujourd’hui télécharge en un mois sur une seule plateforme d’abonnement.
Et il y avait un deuxième niveau de complexité pour les vendeurs : même Pilotwings 64, censé accompagner la console dès le premier jour, manquait à l’appel dans de nombreux magasins. Les estimations suggéraient que seulement 75 000 à 100 000 exemplaires du jeu avaient été expédiés, un volume ridicule comparé au nombre de consoles vendues. Certains clients repartaient donc avec une Nintendo 64 flambant neuve… et strictement rien à y insérer avant plusieurs jours. D’où cette anecdote, devenue quasi mythologique chez les vendeurs de l’époque : deux boîtes sur l’étagère, et il fallait expliquer aux parents pourquoi c’était déjà trop peu.
La France, elle, a dû patienter une année de plus
Si le chaos américain a duré quelques semaines, le calvaire français a pris une tout autre dimension : celle de l’attente. La console est sortie le 19 septembre 1996 aux États-Unis au prix de 199 dollars, puis le 1er mars 1997 en Europe, mais il a fallu attendre le 1er septembre 1997 pour la France, au prix de 990 francs, soit environ 150 euros. Un an tout rond après les Américains, six mois après le reste de l’Europe. Le retard n’avait rien d’un choix stratégique.
Ce délai s’explique par l’incompétence de Nintendo France dans la gestion de ses stocks, selon plusieurs sources spécialisées dans l’histoire du jeu vidéo. En attendant, certains joueurs impatients n’ont pas hésité à contourner le système : des consoles N64 européennes ont été brièvement importées d’Allemagne ou d’Italie pendant l’année 1997 pour environ 1500 francs, soit près du double du prix officiel qui allait finalement être pratiqué à la sortie française. Payer plus cher pour ne pas attendre, un réflexe qui n’a jamais vraiment disparu chez les fans de nouvelles technologies.
Ce retard a eu un effet collatéral que peu anticipaient à l’époque : il a laissé le champ libre à la concurrence. Sony n’a pas hésité à casser les prix de sa console pour empêcher le lancement de la N64 de réussir en France. Un an, c’est le temps qu’il aura fallu à Nintendo pour installer sa 64 bits sur le marché français, pendant que la PlayStation, elle, engrangeait patiemment son avance. Trente ans plus tard, cette histoire de rayons vides et de consoles introuvables résonne étrangement avec les pénuries qu’ont connues certaines consoles plus récentes au moment de leur sortie, preuve qu’un lancement réussi ne se mesure jamais uniquement à l’enthousiasme du public, mais bien à la capacité d’une entreprise à suivre le rythme de sa propre demande.
Sources : p-nintendo.com | nintendojo.fr | nintendo64ever.com