Une valise pleine de cartouches américaines, la promesse d’avoir Super Mario Bros. ou Metroid plusieurs mois avant tout le monde, et puis ce moment de solitude devant l’écran du salon : des personnages gris, un décor en camaïeu de noir, aucune trace du rouge de Mario ni du vert des tuyaux. Ce n’est ni une panne ni une cartouche défectueuse. C’est une incompatibilité de normes télévisuelles, un problème purement électronique qui a piégé des milliers d’importateurs impatients dans les années 1980 et 1990.
À retenir
- Pourquoi une console américaine refusait catégoriquement de parler couleur avec une télévision française
- Comment les ingénieurs des années 1950 avaient involontairement programmé cette incompatibilité
- Les bricolages illégaux et solutions radicales que les moddeurs ont inventés pour contourner le problème
NTSC contre SECAM, deux langages qui ne se comprennent pas
Aux États-Unis, la télévision fonctionne depuis les années 1950 sur un standard baptisé NTSC. Il a été élaboré afin de standardiser la diffusion télévisuelle couleur pour l’ensemble du territoire américain, dans un contexte où l’industrie de la télévision connaissait un essor rapide et où plusieurs standards techniques concurrents pouvaient menacer l’unicité du marché. Ce système encode l’image sur 525 lignes horizontales, dont environ 480 lignes utilisées pour l’affichage de l’image visible, avec un balayage à 60 Hz.
En France, la télévision parle une autre langue. Le SECAM, cousin plus tardif du PAL utilisé dans le reste de l’Europe, encode la couleur d’une façon totalement différente. Le PAL comme le NTSC s’affiche sur écran 4/3, un rapport adopté au début des années 50 pour les normes de télévision américaine et européenne. Mais la ressemblance s’arrête là : la façon dont l’information de couleur est glissée dans le signal vidéo diffère radicalement d’un standard à l’autre. Résultat, une télévision française ne sait tout simplement pas lire les informations chromatiques envoyées par une console américaine.
Pourquoi noir et blanc précisément, et pas un écran noir
Voilà le détail qui a de quoi surprendre : si les standards étaient totalement étrangers l’un à l’autre, l’écran aurait dû rester désespérément noir. Ce n’est pas ce qui se passe, et c’est précisément parce que les ingénieurs américains des années 1950 avaient anticipé ce genre de souci, à une tout autre échelle. La première version officielle du standard NTSC, publiée en 1953, introduit la compatibilité descendante avec les téléviseurs noir et blanc existants, ce qui fut l’un de ses atouts techniques majeurs dans le contexte de l’époque. Concrètement, le signal NTSC transporte deux types d’informations superposées : la luminance (la luminosité de chaque point de l’image) et la chrominance (les données de couleur proprement dites).
Une télévision française, incapable de décoder la chrominance américaine, se contente alors de lire la partie du signal qu’elle comprend : la luminance. D’où cette image parfaitement nette, stable, mais totalement dépourvue de couleur. Si une vidéo NTSC est lue sur un téléviseur dont la norme vidéo est PAL, l’image devient en noir et blanc, et il en va de même pour NTSC. C’est un peu comme brancher un lecteur qui parle une langue étrangère : le téléviseur capte le rythme et l’intensité du discours, mais pas le sens des mots colorés qu’on lui envoie.
À cela s’ajoute un second phénomène, moins visible mais bien réel. Si les jeux gravés ou la console forcent un signal NTSC en 60 Hz, via composite l’image sera en noir et blanc sur un téléviseur qui attend du 50 Hz. Le décalage de fréquence de balayage participe donc lui aussi à cette panne de couleur, en plus de la différence de codage chromatique.
Comment les joueurs de l’époque s’en sortaient
Face à ce problème, plusieurs bricolages ont émergé au fil des décennies. Les premiers importateurs cherchaient des téléviseurs multi-standards, capables de basculer entre NTSC, PAL et SECAM à la volée. Une denrée rare et souvent coûteuse en France dans les années 1980, réservée aux foyers vraiment équipés ou aux commerces spécialisés dans l’électronique importée.
La communauté du retrogaming a depuis affiné des solutions bien plus radicales. Certains moddeurs ont mis au point des cartes permettant de faire sortir un signal RGB propre depuis n’importe quelle NES ou Famicom, contournant complètement le problème de décodage couleur. Un moddeur australien a créé une carte permettant de sortir un signal RGB depuis n’importe quelle NES ou Famicom, en prenant soin que sa modification soit compatible avec les consoles PAL et NTSC. Une prouesse technique saluée par les collectionneurs, tant la compatibilité entre zones reste rare chez les bricoleurs américains.
L’autre option, plus simple mais moins gratifiante pour l’amateur d’import, consistait à renoncer purement et simplement à la console américaine pour se procurer une version PAL. Il était donc impossible de brancher une console NTSC sur une TV prévue pour le standard PAL sans bidouille, ce qui poussait beaucoup de familles à revendre leur trophée ramené des États-Unis, dépités de ne pouvoir en profiter normalement.
Ce qui frappe avec le recul, c’est que ce problème de couleur n’a rien d’un simple caprice technique isolé au jeu vidéo. Ce n’est qu’à partir du milieu des années 2000, lorsque les télévisions numériques ont pris de l’ampleur, que les normes PAL et NTSC ont commencé à devenir des vestiges du passé, et que la pratique du zonage a peu à peu disparu. cette galère de gamin devant son écran gris a duré près de vingt ans avant que la technologie numérique ne rende ces querelles de standards obsolètes. Les écrans plats actuels, eux, affichent sans broncher n’importe quel signal venu de n’importe quel pays, un luxe que personne n’aurait osé imaginer en dépliant fébrilement sa NES américaine sur la moquette du salon.
Sources : jeudepixel.fr | sangogeek.com