Le 13 janvier 1969, sur le plateau de Ma sorcière bien-aimée, Dick York s’effondre en plein tournage et doit être transporté d’urgence à l’hôpital. Ce jour-là marque la fin de son aventure dans la peau de Jean-Pierre Stephens, le mari mortel de la sorcière Samantha. Mais ce qui ressemble à un simple malaise cache en réalité une décennie de souffrance silencieuse, née d’un accident survenu bien avant que la caméra ne tourne pour ABC.
À retenir
- Une blessure au dos contractée en 1959 reste invisible pendant des années avant de devenir dégénérative
- L’équipe de production invente des solutions de fortune pour permettre à York de continuer malgré la douleur croissante
- La dépendance aux médicaments et l’effondrement de janvier 1969 marquent la fin abrupte d’une aventure qu’on croyait solide
Un chariot de train qui bascule tout, en 1959
Tout commence dix ans plus tôt, sur le tournage du western Ceux de Cordura, aux côtés de Gary Cooper. La scène paraît anodine : plusieurs comédiens doivent actionner un chariot ferroviaire à pompe le long des rails, transportant des personnages censés être blessés. Gary Cooper et Dick York propulsaient un chariot transportant plusieurs hommes « blessés » le long de la voie ferrée, York étant sur la course basse de ce mécanisme en forme de bascule, quand un des comédiens « blessés » a saisi la poignée juste au moment où le réalisateur criait « coupez ». Résultat : au lieu de soulever le poids attendu, York se retrouve à porter d’un coup tout le poids d’un homme, soit environ 180 livres, soit un peu plus de 80 kilos.
La déchirure est immédiate et brutale. Les muscles du côté droit de son dos se déchirent, ils lâchent net. Sur le moment, personne ne mesure vraiment la gravité de la blessure, pas même l’acteur lui-même. York continue de tourner, encaisse la douleur, termine le film. Une décision qui va lui coûter cher : le mal ne guérit jamais correctement, et la colonne vertébrale, mal réparée, devient une bombe à retardement.
Cinq ans de tournage sur un fil, entre douleur et dépendance
Quand York décroche le rôle de Darrin/Jean-Pierre en 1964, la blessure est déjà là, tapie. Les deux premières saisons se déroulent presque sans accroc : l’équipe technique construit pour lui un mur incliné sur lequel il peut s’appuyer entre les prises, ce qui lui permet de gérer sa blessure sans trop de difficulté. Mais le corps ne pardonne pas indéfiniment. À partir de la moitié de la troisième saison, la blessure au dos de York s’aggrave en une douloureuse maladie dégénérative de la colonne, provoquant fréquemment des retards de tournage car il a besoin d’aide pour marcher.
La production s’adapte comme elle peut. Parce que York est parfois saisi de douleurs invalidantes, certains scénarios de ses derniers épisodes sont écrits et mis en scène de façon à ce que son personnage reste au lit ou sur le canapé pendant tout l’épisode. Sur le tournage, on invente des solutions de fortune. York racontera plus tard, dans un entretien accordé à People en 1989, qu’il avait une planche dans sa loge sur laquelle il s’allongeait à plat, et que l’équipe l’aidait sur le plateau, plaçant même quelqu’un derrière une porte au cas où elle serait trop lourde pour lui. Une routine épuisante, répétée épisode après épisode, pendant que le public découvrait chaque semaine un Jean-Pierre exaspéré par les tours de magie de Samantha, sans jamais soupçonner la réalité derrière le sourire crispé de l’acteur.
Pour tenir, York s’appuie de plus en plus sur les médicaments. Pendant des années, il a recours à la codéine, aux relaxants musculaires et aux somnifères pour gérer une douleur insupportable, développant une dépendance à part entière dès 1968. Un cercle vicieux typique de cette époque où l’on prescrivait des opiacés sans toujours mesurer le risque d’addiction, et qui rappelle à quel point la médecine de la douleur a changé en soixante ans.
L’effondrement de janvier 1969 et la fin d’une aventure
Le jour où tout bascule vraiment, York est en train d’être hissé sur une plateforme pour les besoins d’une scène. Il s’effondre et perd connaissance à cause de la douleur, selon le magazine People. Sur place, la situation vire à l’urgence médicale pure : York aurait subi une crise d’épilepsie alors qu’il était inconscient, ce qui a conduit à son transport en urgence à l’hôpital. C’est là, à son chevet, que le producteur William Asher pose la question qui mettra fin à cinq ans de bons et loyaux services : il lui demande s’il souhaite quitter la série, et York reconnaît que le moment est venu.
La suite est connue des fans de la série : Dick Sargent reprend le rôle de Darrin et reste jusqu’à la fin du programme en 1972. Sur le moment, le changement de visage déconcerte le public, même si les deux comédiens se ressemblent physiquement. Ce qui frappe surtout, avec le recul, c’est le silence qui a entouré ce départ pendant des années. Herbie J. Pilato, auteur de biographies consacrées à la série, résume bien l’absence de rancœur chez l’acteur : pour lui, c’était un souvenir joyeux, il y avait tant d’amour, aucune amertume en lui.
York ne remontera plus jamais sur le plateau de Ma sorcière bien-aimée. Il continuera pourtant à travailler ponctuellement, notamment dans L’Île fantastique au début des années 1980, avant de se retirer dans le Michigan, où il fondera une association venant en aide aux personnes sans domicile, tout en luttant contre l’emphysème qui viendra s’ajouter à ses douleurs chroniques. Il s’éteint en 1992, à 63 ans, laissant derrière lui l’image d’un Darrin bien plus vulnérable, hors caméra, que celui que des générations de téléspectateurs ont connu.
Sources : allocine.fr | amomama.fr