Un mercredi après-midi de 1987, sur TF1, Yellow Four n’a plus le même visage. Pas de générique explicatif, pas de flash-back, juste une nouvelle comédienne dans le costume jaune comme si de rien n’était. La raison ? En version originale, ce changement correspond à la mort brutale d’un des cinq héros de la série, un twist scénaristique majeur que la diffusion française a fait passer presque inaperçu.
Bioman débarque d’abord sur Canal+ en 1985 avant de conquérir un public bien plus large sur TF1. La série a d’abord été diffusée sur Canal+ en clair dans l’émission Cabou Cadin à partir du 1er juillet 1985, puis sur TF1 dans le Club Dorothée à partir du 2 septembre 1987. Le succès est immédiat : Bioman va rencontrer un énorme succès lors de sa diffusion sur TF1 dans le Club Dorothée dès septembre 1987, porté notamment par un générique chanté qui deviendra culte. Ce tube marque d’ailleurs un tournant pour son interprète, puisque « Bioman », un de ses plus grands tubes, atteint la neuvième place au Top 50 en mai 1988, premier vrai hit du Club Dorothée depuis son lancement. Autant dire que des millions d’enfants suivaient l’aventure chaque semaine, sans forcément connaître les coulisses de ce qui se tramait à Tokyo trois ans plus tôt.
À retenir
- Un mercredi après-midi de 1987, Yellow Four change de visage sans explication sur TF1 : que s’est-il vraiment passé ?
- Dans la version japonaise, ce n’était pas un simple changement de doublage, mais un sacrifice héroïque aux conséquences durables
- Les archives des fans révèlent une vérité surprenante : ce n’était pas la censure française qui a brouillé les pistes, mais bien le montage japonais lui-même
Le sacrifice qui a coûté un visage à la série
Dans la version japonaise originale, ce que les téléspectateurs français ont vécu comme un simple changement de doublage était en réalité un tournant dramatique assumé. Mika Koizumi, la première Yellow Four, était une photographe qui rêvait de suivre les traces de son défunt frère en photographiant la faune africaine, hésitante à rejoindre l’équipe jusqu’à ce qu’elle soit convaincue que le mal de Gear mettrait en danger les animaux. Son destin bascule dans un épisode au titre sans détour : « Goodbye Yellow » (Sayonara Ierō), le dixième épisode de la série, qui présente la mort de Mika Koizumi. Face au Bio Killer Gun de Doctor Man, une arme conçue pour annihiler les Bio-Particules, elle choisit le sacrifice : Mason ne parvient à tuer Mika, la première Yellow Four, que lorsqu’elle décide volontairement de le laisser vider toute sa munition d’Anti-Bio-Particules sur elle alors qu’il voulait tuer Shirô.
La scène qui suit est un modèle du genre pour l’époque : Mika fait de son mieux pour trouver une faiblesse dans le Bio Killer Gun qui causera sa perte, protégeant tout le monde de ses tirs jusqu’à épuisement complet des Anti-Bio Particules, jusqu’à ses funérailles. Un dernier adieu vient briser le cœur des jeunes spectateurs japonais, quand Hikaru pleure comme si sa propre mère était morte, croyant un instant Mika vivante, avant de comprendre qu’il s’agit de son hologramme disant au revoir. Derrière cette disparition scénaristique se cache une réalité de plateau bien plus prosaïque : le départ soudain de l’actrice Yuki Yajima, certains évoquant une grossesse, d’autres des différends contractuels. Le tournage a même dû composer dans l’urgence, puisque pour le dernier épisode de Mika, sa voix a été doublée par une Mayumi Tanaka non créditée, Yuki Yajima n’ayant complété l’enregistrement que pour les neuf premiers épisodes.
Une nouvelle recrue, et un flou entretenu jusqu’au Japon
L’épisode suivant règle le problème à la vitesse d’un sentai : après la disparition de leur coéquipière, les Biomen partent à la recherche d’une nouvelle Yellow Four, tout en étant traqués par une archère mutine qui ne réalise pas dans quoi elle s’embarque. Jun Yabuki débarque ainsi sans transition dramatique préparée à l’avance, et la production ne s’embarrasse même pas de lui créer une transformation inédite : aucune nouvelle séquence de transformation n’a été réalisée pour Jun, sa séquence reprenant celle de Mika, simplement recoupée pour masquer la réutilisation. Le studio va même jusqu’à effacer les traces embarrassantes du passé, puisque le remplacement de Mika par Jun a probablement poussé les scénaristes à ne plus jamais montrer les ancêtres, les rediffusions du flash-back initial étant souvent retouchées pour retirer l’ancêtre de Mika. Plus troublant encore pour la cohérence narrative : Mika n’est plus jamais mentionnée après sa mort, sauf une fois à l’épisode 37, et encore, uniquement par son nom de code. Le flou n’est donc pas une invention de la VF, il existait déjà dans l’écriture originale.
Ce que la France a vraiment coupé (et ce n’était pas ça)
Contrairement à l’idée reçue d’une censure massive typique des importations japonaises des années 80, Bioman a été épargné sur ce point précis. Les archives des passionnés de la série sont formelles : Bioman n’a pas connu de censure à proprement parler en France, mise à part les chansons de fond retirées ou remplacées à cause de leurs paroles japonaises, seuls deux épisodes ayant été partiellement censurés. Ces coupes concernent d’ailleurs des passages anecdotiques et bien plus tardifs : dans l’épisode 25, un morceau de scène de vingt secondes où Shuichi explique être passé à la télévision pour retrouver ses parents a été retiré, et dans l’épisode 29, un court passage de dix-sept secondes expliquant une téléportation a également disparu de la version française. Rien, donc, sur la transition Mika-Jun. Le vrai coupable de cette confusion enfantine, c’est plutôt le montage narratif japonais lui-même, couplé à une diffusion hebdomadaire qui ne laissait aucune place au retour en arrière pour un enfant de huit ans devant sa télé.
Il aura fallu attendre longtemps pour éclaircir ce mystère de mémoire d’enfance. Il aura fallu attendre 2011 pour que sorte enfin le coffret DVD VOSTF tant attendu et annoncé depuis plusieurs années, permettant enfin aux spectateurs devenus adultes de revoir l’épisode 10 sous-titré et de comprendre ce qu’ils avaient raté. Un détail savoureux clôt cette histoire : sans Bioman, le genre sentai n’aurait peut-être jamais traversé le Pacifique, puisque c’est en regardant un épisode de Choudenshi Bioman au Japon que Haim Saban, créateur de la franchise Power Rangers, a eu l’idée d’adapter les séries Super Sentai pour le marché américain. La confusion d’un gamin devant TF1 aura, sans le savoir, assisté à la naissance discrète d’un empire mondial du divertissement.
Sources : m.facebook.com | poochinthehouse.wordpress.com