Un simple vers de générique a suffi à mettre le feu aux poudres. Dès l’été 1978, alors que Goldorak vient tout juste de débarquer sur Antenne 2, les critiques pleuvent déjà sur ce robot géant venu du Japon. Violence jugée excessive, accusation de racisme sur fond de malentendu linguistique : la chaîne a fini par céder sur un point précis, en censurant purement et simplement l’un des génériques les plus emblématiques de la série.
À retenir
- Pourquoi une simple phrase d’un générique a provoqué une crise majeure à Antenne 2
- Comment un programme estival ignoré est devenu un phénomène incontournable en quelques semaines
- Ce que les parents reprochaient vraiment à Goldorak, et ce qu’ils ont réussi à faire interdire
Un carton phénoménal qui devait pourtant passer inaperçu
L’histoire commence par une ironie savoureuse. Jacqueline Joubert, directrice des programmes « Jeunesse » d’Antenne 2 depuis fin 1977, consent à diffuser cette série pour laquelle elle éprouve de l’aversion suite à la pression de sa direction, appâtée par le prix (on parle de 20 000 francs l’épisode contre 30 000 francs la minute pour un dessin animé français) et effrayée par les menaces de poursuites des importateurs. Pour se débarrasser discrètement de ce programme qu’elle n’apprécie guère, elle choisit de le caser en pleine période estivale, quand les enfants sont censés déserter leurs écrans au profit des plages et des colonies de vacances.
Le pari tourne court. Le mois de juillet 1978 sera particulièrement pourri niveau météo, et le bouche-à-oreille aidant, de plus en plus d’enfants, en grande majorité des garçons, vont se retrouver devant Goldorak les lundis et les jeudis. Résultat ? Un raz-de-marée que personne n’avait anticipé. La série animée japonaise cartonne et devient un véritable phénomène, diffusée pour la première fois dans l’émission Récré A2, menée par Dorothée. Dans les cours de récréation, impossible d’y échapper : tous les enfants se prennent pour Actarus, entonnant les différents génériques avec entrain. La chaîne, submergée, reçoit même une avalanche de courriers d’enfants conquis. Un succès qui, mécaniquement, attire l’attention de ceux qui s’inquiètent déjà de ce que regardent les plus jeunes.
Violence, dépendance : ce que les associations de parents dénoncent
Le reproche numéro un ne concerne pas le fond de la série, mais sa forme. Ce succès sera accompagné d’une réaction intense de la part de parents horrifiés par la violence de la série et le style plus réaliste et téléromanesque, résolument éloigné du caractère bon enfant et fantaisiste des dessins animés américains et des séries pour enfants françaises. Concrètement, on est loin des gags inoffensifs des cartoons habituels : on ne parle pas ici de ce qu’on voit d’ordinaire dans les émissions pour enfants, mais du vrai gros mélodrame digne des animés des années 70, comme l’épisode le plus cruel où une petite fille voit ses parents mourir dans une avalanche la veille de Noël. De quoi hérisser le poil de parents habitués à une jeunesse télévisuelle plus édulcorée.
Ces critiques ne s’arrêtent pas à un été isolé. Trois ans plus tard, la psychologue Liliane Lurçat publie un ouvrage qui va cristalliser le débat. Dès leurs débuts en France, les séries japonaises firent inlassablement l’objet de diverses critiques ou incompréhensions des journalistes, associations parentales et sociologues, Goldorak étant une cible de choix à travers notamment le livre À cinq ans seul avec Goldorak (1981) où Liliane Lurçat désapprouvait la violence, l’influence sur le comportement, ainsi que la « dépendance » que ce genre de séries créerait chez certains enfants. Un texte fondateur, qui préfigure des décennies de débats sur l’écran et les enfants, bien avant que les jeux vidéo ne prennent le relais des accusations.
La censure d’un générique, symbole de la panique morale ambiante
Mais c’est un tout autre motif, presque anecdotique au regard de la polémique sur la violence, qui va pousser Antenne 2 à agir concrètement. Le générique de fin de la série, chanté par Enriqué Fort, contient une phrase qui va faire tiquer la direction de la chaîne. Les dirigeants d’Antenne 2, dont Jacqueline Joubert, patronne de l’unité jeunesse, estiment que la phrase « Tu vas sauver notre race » possède une connotation raciste, et prennent alors la décision radicale de censurer ce générique de fin. La réaction interne est immédiate et vive. « Ça a généré un tollé à l’intérieur de la chaîne. Tout le monde disait qu’Antenne 2 diffusait pour les enfants un dessin animé raciste », explique Jacques Canestrier, qui a collaboré avec Bruno-René Huchez sur l’importation de Goldorak en France.
Le paradoxe, c’est que le jeune public n’y voit absolument rien de choquant. Les enfants comprennent la formule comme une simple référence à l’humanité tout entière, pas comme un slogan identitaire. Mais dans le climat de suspicion généralisée qui entoure alors les dessins animés japonais, la moindre ambiguïté devient prétexte à intervention. La conséquence est nette et durable : ce générique a été retiré rapidement de l’antenne et n’a jamais été édité en disque. Contrairement aux deux autres thèmes musicaux de la série, devenus des tubes indémodables et régulièrement réédités, celui-ci reste aujourd’hui une pièce quasi introuvable, cantonnée aux premières semaines de diffusion.
Cette censure ponctuelle s’accompagne d’une prudence plus large de la chaîne dans sa gestion du programme. La preuve la plus parlante reste contractuelle : il en reste 30 à passer avant la fin de l’année, Antenne 2 n’ayant acheté que deux saisons sur trois. Un engagement limité, révélateur d’une chaîne qui avance sur la pointe des pieds avec un programme dont elle mesure mal, au départ, l’ampleur du phénomène qu’il va déclencher. Difficile de dire si cette prudence relève d’un calcul budgétaire ou d’une volonté de garder une porte de sortie face aux critiques qui montent. Ce qui est certain, c’est qu’aucune association de parents n’aura réussi, à l’époque, à faire retirer Goldorak de l’antenne : la série ira jusqu’au bout de ses 74 épisodes, portée par une audience qui aurait, selon la légende, frôlé les 100% d’écoute sur certains créneaux.
Sources : allocine.fr | allocine.fr