« C’est un dessin animé japonais » : voilà l’idée reçue la plus tenace sur Ulysse 31. Erreur. Derrière ce space opera mythologique se cache une histoire bien plus française qu’on ne le croit, et surtout une odyssée éditoriale digne du héros grec, avec une disparition des écrans qui a duré plus d’une décennie avant un retour inattendu.
À retenir
- Une coproduction franco-japonaise souvent prise pour un pur anime nippon
- Des droits enchevêtrés et des bobines originales dispersées ont compliqué son exploitation
- Un retour surprise en 2026, 45 ans après sa création, grâce à une restauration en haute définition
Un « dessin animé japonais » qui est en réalité né en France
Le malentendu tient à l’esthétique. Traits fins, mecha futuriste, animation fluide : tout crie l’anime nippon. Pourtant, Ulysse 31 est le premier dessin-animé franco-japonais créé par Jean Chalopin et Nina Wolmark d’après « L’Odyssée » d’Homère, réalisé sous la direction de Bernard Deyriès. Le concept, les scénarios et une bonne partie de la direction artistique viennent de France, portés par la société DIC de Jean Chalopin. Le Japon, via le studio Tokyo Movie Shinsha, apporte son savoir-faire technique pour donner corps à cette vision.
Le design du vaisseau d’Ulysse, l’Odysseus, résume à lui seul ce mariage culturel. Il allie le logo de la chaîne commanditaire FR3 au design futuriste de 2001 : l’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick, un travail signé Shoji Kawamori, célèbre designer de mecha japonais. Le personnage d’Ulysse lui-même a été retravaillé par l’équipe nippone, qui souhaitait honorer Jean Chalopin en lui donnant la plupart de ses traits. Difficile de faire plus franco-japonais comme clin d’œil.
Diffusé pour la première fois en France à partir du 3 octobre 1981 sur FR3, par tranches de 5 minutes tous les soirs du samedi au vendredi à 19h55, avant une rediffusion complète le samedi suivant à 18h30, le programme cartonne immédiatement. À l’époque, la concurrence s’appelle Goldorak ou Star Wars, en pleine mode des guérillas intergalactiques. Mais le succès dépasse le cadre du petit écran : la série développe rapidement une ribambelle de produits dérivés, un phénomène rare pour une production française de l’époque.
Pourquoi la série a fini par déserter les grilles
Le succès ne s’est pourtant jamais démenti sur la durée. La série a été maintes fois rediffusée, notamment sur France 3 dans « Les Minikeums », puis en 2004 sur France 5 dans « Midi les Zouzous », puis sur les chaînes Télétoon et Mangas. Un parcours plutôt généreux comparé à d’autres classiques du genre, souvent cantonnés à de timides réapparitions. Et puis, plus rien, ou presque.
Le dernier passage télé remonte à 2013, sur la chaîne Mangas déjà, propriété du groupe Mediawan. Après cette date, silence radio pendant plus de dix ans. La raison tient moins à un désamour du public qu’à une mécanique de droits particulièrement complexe : une coproduction entre une société française devenue américaine (DIC s’installe aux États-Unis dès 1982), un studio japonais, et des partenaires diffuseurs comme France 3 et RTL. Autant de strates juridiques qui compliquent toute exploitation moderne, du DVD au streaming.
À cela s’ajoute un problème très concret : l’état des bobines originales. Pour la restauration récente, les techniciens sont revenus à la source en partant des bobines de film 35 mm originelles, qu’ils ont numérisées puis restaurées. Une partie était en France, et le reste au Japon. Retrouver, rapatrier et remettre en état des rushs vieux de plus de quarante ans, dispersés sur deux continents, ce n’est pas exactement une priorité commerciale tant qu’aucun diffuseur n’y voit un intérêt financier immédiat.
Faute d’exploitation officielle, la seule option restait le marché de l’occasion. Le dessin animé n’était disponible que dans d’anciennes versions au format DVD, souvent revendues d’occasion à des prix très élevés, la dernière édition datant de 2011. Une situation absurde pour une œuvre culte, réduite à quelques coffrets rares chinés sur des sites d’enchères par des fans nostalgiques prêts à payer le prix fort.
Le retour inattendu, 45 ans après
Le vent a tourné en 2026. La série animée est de nouveau diffusée sur une chaîne payante depuis le 5 avril en version haute définition, toujours sur Mangas. Le producteur Mediawan a profité de l’occasion pour annoncer une édition physique haut de gamme : « Mediawan Rights, via son label d’édition AB Vidéo, prépare la sortie en Blu-ray d’Ulysse 31, dans une édition collector ». Une manière de rentabiliser enfin le travail de restauration effectué sur les négatifs.
Ce retour a aussi un visage : celui de Jean Chalopin, aujourd’hui âgé de 75 ans, qui confie à l’AFP que le dessin animé était une façon de raconter ses histoires, et que voir le public répondre encore 45 ans plus tard est « la plus belle chose du monde ». Anecdote savoureuse : après avoir fait fortune dans l’animation jeunesse, l’homme a bifurqué vers un tout autre univers. Établi aux Bahamas, Jean Chalopin est devenu banquier au début des années 2010, en prenant la tête de la banque Deltec. Du royaume d’Hadès aux paradis fiscaux, la trajectoire a de quoi surprendre.
Reste une question que peu de fans connaissent : pourquoi la série s’arrête-t-elle sur une fin aussi ouverte, sans conclusion nette au périple d’Ulysse ? La réponse tient à un flop passé presque inaperçu. Accueillie par un triomphe en France, la série n’a pas rencontré le même succès au Japon, à cause d’une diffusion limitée sur le câble, ce qui a fait annuler la seconde vague de 26 épisodes prévue à l’origine. l’odyssée s’est arrêtée à mi-chemin non pas faute d’imagination, mais faute d’audience nippone suffisante. Un détail qui donne une saveur particulière à ce retour tardif : cette fois, c’est bien le public français, fidèle depuis quatre décennies, qui a fait revivre la série.
Sources : cnews.fr | franceinfo.fr